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Chronique (21-24 mai 2011)
La Tunisie se dégage de son passé
Par Jean-Claude Flamant, directeur de la Mission Agrobiosciences

Qu’est-ce qui a changé en Tunisie depuis la Révolution ? C’est la même question que je m’étais posée marchant dans les rues de Budapest où j’étais revenu dix ans après la chute du Mur de Berlin. Question d’apparences et d’ambiances. Une première réponse dans l’avion : nous n’aurons pas de plateau repas en raison d’une grève à l’aéroport de Tunis Carthage. Impensable auparavant ! Une deuxième réponse tout aussi inattendue : en cette fin de mois de mai, le ciel envoie des nuées de pluie de manière ininterrompue. Les Tunisiens attendaient l’arrivée de l’été, habituelle à cette saison. En fait, c’est en France que l’été est arrivé et avec lui la sécheresse. C’est ça la révolution !

 

Des apparences inédites

Parcours à pied sous les trombes d’eau et l’orage dans les rues familières de Tunis, rue de la Liberté et rue de Paris qui conduisent à l’avenue Habib Bourguiba, haut lieu des grands rassemblements. Beaucoup de monde pourtant en ce samedi après-midi, beaucoup de jeunes, garçons et filles. Qu’est-ce qui a changé quatre mois après la Révolution ? Peut-être d’abord mon regard qui se veut plus réceptif à des signes. Ainsi, dans les rayonnages des marchands de journaux, Le Monde et Le Canard Enchaîné figurent en bonne place. Impensable avant le 14 janvier. La première page du quotidien La Presse a évidemment abandonné son format incontournable auparavant, qui imposait la photo du Président Ben Ali, en haut à gauche, donnant la leçon sur le sujet du jour. Mais surtout, il me semble que le nombre de quotidiens arabophones ayant considérablement augmenté, il a fallu allonger le rayon des journaux. Ce que me confirment les amis auxquels je pose la question. L’arabe, c’est la langue du peuple et c’est le peuple qui s’est exprimé avec la Révolution. Rien à voir donc avec une progression de l’islamisme.
La Librairie Al Kitab, sur l’avenue Habib Bourguiba, où je me rends à chacun de mes séjours pour y trouver des livres tunisiens introuvables en France, a ouvert un rayon « Révolution » où s’alignent tous les livres français jusqu’alors interdits en Tunisie : "Une si douce dictature" [1], "Notre ami Ben Ali" [2] ou encore La régente de Carthage [3], dont la lecture avait fini par m’alerter sur les travers dangereux d’un régime qui apparaissait sous ses beaux jours au voyageur de passage. Et puis aussi, des essais récents d’auteurs tunisiens, témoignages vivants des événements qui ont permis à la Tunisie de se dégager de l’ornière. En bonne place, le livre coédité avec France Info, reprenant le mot qui a fait école, devenu l’expression symbolique de la Révolution : « Dégage » [4]. La pile suscite de l’intérêt, le volume est feuilleté, soupesé (240 pages en grand format, magnifiquement illustré) et parfois remis en place avec regret : son prix (35 dinars, soit 17 euros) n’est pas à la portée du tunisien moyen, même s’il est amateur de livres. En bas de l’avenue Bourguiba, je m’approche de la statue d’Ibn Khaldoun [5] toujours présente, entre d’un côté l’Ambassade de France et de l’autre la cathédrale. Mais l’allure est inédite, l’historien et philosophe qui porte son regard vers le bout de l’avenue où s’élève l’horloge qui célèbre l’événement du 7 novembre 1987, se trouve au centre d’un périmètre de barbelés, derrière deux véhicules militaires blindés, avec deux soldats en arme. Un panneau indique qu’il s’agit d’un parking réservé au Ministère de la Femme et de la Famille.
Des mots « symboles » reviennent en boucle dans les titres des ouvrages et les articles des journaux : « Révolution », « 14 janvier », « Sidi Bouzid », « Mohamed Bouazizi ». Ainsi l’essai du journaliste Mohamed Bouamoud : « Bouâzizi ou l’étincelle qui a destitué Ben Ali » [6], petit ouvrage d’à peine 90 pages, à la gloire de celui dont l’immolation a généré la Révolution. Je lis que l’Avenue du 7 novembre [7] à Tunis a été rebaptisée Avenue Mohamed Bouâzizi, de même que la grande avenue Habib Bourguiba de Sidi Bouzid. Ce qui indique que le nom de Bourguiba n’est peut-être plus intouchable. Pour aller dans ce sens, le philosophe franco-tunisien Abdelwahab Meddeb en vient à pointer « la responsabilité de Bourguiba » dans l’instauration d’un pouvoir absolu. [8] Voilà pour les apparences. Qu’en est-il de l’ambiance ?

Des ambiances libérées

D’abord une grande liberté de ton qui rappelle « mai 68 » en France. Jeux de mots, impertinence des propos, imagination des idées, dessins et tags sur les murs, défoulement des discours… tout est possible ! Je ne comprends pas l’arabe, mais on me dit que dans les cafés, toujours pleins, les gens n’arrêtent pas de parler politique. Impensable auparavant lorsque la crainte d’un indicateur était permanente. A propos de cette pluviométrie surprenante pour une fin du mois de mai, l’un de mes interlocuteurs lâche : « Ils nous avaient tout pris, même la pluie. Depuis le 14 janvier, l’agriculture tunisienne retrouve l’eau du ciel ». Le quotidien Le Temps du 22 avril a titré : « Même le ciel a applaudi à la Révolution » . En effet, les pluies ont commencé à tomber en Tunisie au lendemain du 14 janvier, alors que la sécheresse menaçait depuis plusieurs mois. En cette fin du mois de mai, on estime que les récoltes de céréales de 2011 vont se situer au niveau de la moyenne annuelle (environ 20 millions de tonnes), le double de l’an passé, ce qui va permettre de limiter les importations. Mais, à l’image de cette révolution du peuple, les moyens de la régulation ne sont pas immédiatement accessibles. Les pluies ne s’arrêtent plus alors qu’est arrivé le moment de moissonner. Halte là ! Où est le robinet d’arrêt ? Un constat rassurant, les pluies parfois torrentielles n’ont pas mis à mal des récoltes.
Certains dans la société prennent aussi des libertés avec les règles publiques et la police semble s’abstenir de les faire respecter. On m’en donne des exemples : le code de la route d’abord, puis les constructions de maisons sans autorisation, ou encore, moindre mal, les ventes à l’étalage sur les trottoirs pour lesquelles Mohamed Bouazizi joue un rôle protecteur. Un rappel à l’ordre de la part des autorités est nécessaire mais le gouvernement provisoire est en position délicate ne voulant pas être accusé d’autoritarisme. Position délicate aussi face aux revendications salariales : l’UGTT a repris sa liberté. Face à la relative faiblesse du pouvoir, public ou privé, c’est le moment d’avancer les revendications appuyées, par la grève. Les journaux quotidiens s’en font l’écho. Ça aussi c’est nouveau !
Tous mes interlocuteurs me disent qu’ils adhèrent à la Révolution et condamnent l’ancien régime. Nous nous racontons ce qui s’est passé ou comment nous avons compris ces événements jugés impensables dans un passé proche. Ils me disent tous plus ou moins qu’ils ont découvert progressivement les dérives. Ce sont des cadres des services de l’Etat, établissements de recherche et d’enseignement, offices techniques. Il y a ceux qui ont suivi le régime par pragmatisme : l’un d’eux me dit que c’était pour lui une logique de servir les intérêts de son village et qu’il a découvert la réalité, il avait servi un mafieux. D’où son rejet, aujourd’hui, de la vie publique, à la mesure de son dégoût, accompagné aussi d’une critique envers « ceux qui ont retourné leur veste » et se mettent à nouveau sur le devant de la scène. Autre posture, ceux qui ont fait profil bas par rejet des compromissions, et qui saluent le courage de ceux qui ont manifesté leur opposition courant le risque de la prison ou de l’exil. En fait, on retrouve ces derniers dans les commissions et instances officielles de réflexion pour le futur, mais hélas, soulignent les premiers, sans expérience réelle de gestion de la vie publique, autrement que de dire « non ». Et puis les plus nombreux probablement, ceux qui, par un opportunisme bien compréhensible, espèrent que leurs conditions de vie vont maintenant s’améliorer : c’est la revendication majeure des jeunes, diplômés ou non. Pour le moment, le tourisme qui fait vivre un quart de la population, est en chute libre. Tout particulièrement, les touristes français désertent les plages de Tunisie, et Tunis Air est en difficulté avec une chute de remplissage des avions de 50%.

Actualités de Sidi Bouzid

Qu’en est-il de l’agriculture ? Mohamed Elloumi vient d’organiser, avec le concours de la direction générale de l’INRA Tunisie, un Séminaire de réflexion sur les orientations de la politique agricole dans le contexte de la démocratisation de la vie publique. Il a participé aux Controverses de Marciac en août dernier et nous a fait part sur le site Agrobiosciences de son analyse des origines de la Révolution, soulignant tout particulièrement les insuffisances de la politique agricole tunisienne au cours de ces dernières années [9].
Le diagnostic de la situation lui-même n’est pas bien intégré dans l’état des lieux de la nation. Le cas de Sidi Bouzid, là d’où tout est parti, est lui-même symptomatique. D’un côté, il y a un taux de chômage particulièrement élevé parmi les jeunes diplômés (50% cite le journaliste Olivier Piot [10]), mais le gouvernorat de Sidi Bouzid produit 20% des ovins tunisiens et 30% des fruits et légumes. Les moutons de race « Barbarine à queue grasse », élevés sur les steppes de cette région, sont même réputés, traditionnellement très recherchés en Tunisie pour la fête de l’Aïd : « les Moutons de Sidi Bouzid ». A tel point qu’au sein de l’Office de l’Elevage et des Pâturages avait un temps surgi l’idée de faire agréer une Dénomination d’Origine Géographique officielle. Et puis, des investissements non négligeables et l’apport de l’irrigation, au cours des années 90, ont permis la création de vergers de pommiers commercialement prospères, ainsi que l’installation de producteurs de légumes. Ainsi, ce n’est pas une région totalement déshéritée. Reste que l’agriculture ne peut pas fournir tous les emplois nécessaires aux jeunes qui ont été « poussés » aux études. Le cas de Sidi Bouzid est en fait emblématique du déséquilibre de la politique tunisienne de développement qui a favorisé d’une part les entreprises industrielles et les services dans l’agglomération de Tunis, d’autre part le secteur touristique dans de grands complexes côtiers. Or, Sidi Bouzid est à l’écart de ces deux grands pôles.
Le gouvernement actuel se mobilise dans l’urgence afin de calmer une opinion toujours réactive dans cette région. Du côté de l’agriculture, des marges de manœuvre inédite semblent accessibles. Ainsi, je découvre que dans cette région existent 40 000 hectares de terrains domaniaux sous exploités, hérités de la période du Protectorat, dont les propriétaires avaient été spoliés par les colons. Pourquoi ne pas engager une distribution de ces terres, notamment aux jeunes, avec des aides de l’Etat pour leur mise en valeur ? Sujet qui fait débat ! De toute manière ce ne serait pas suffisant. D’où l’idée de créer à Sidi Bouzid même un technopole permettant d’« accrocher » une part du développement industriel et technologique de l’agglomération de Tunis et de créer ainsi des emplois pour des jeunes qualifiés. Des projets raisonnés dans le cadre d’un Conseil régional de Développement qui vient de se réunir et qui a mobilisé sur place pas moins de 7 ministres [11] . L’affaire est sensible !

Les incertitudes du projet de Constitution

L’impression que je retire de ces quatre jours intenses passés en Tunisie, c’est la richesse de l’actualité politique, sociale, économique. Chaque jour apporte son lot d’informations nouvelles qui ne sont pas anodines, avec la conscience que le futur est en construction, et que ceux qui vivent cette période peuvent en être les artisans. L’un de mes amis m’a confié que depuis dix ans il ne regardait plus les informations télévisées, selon lui sans surprises et sans intérêt, mais que depuis janvier la télévision tunisienne s’était transformée en une agora où il devenait possible d’écouter s’exprimer les différents arguments sur des sujets cruciaux, manifestant ainsi le retour de l’intérêt de la société tunisienne pour la chose politique. Ainsi, les débats sur la future Constitution… Il faut faire vite affirme Abdelwahab Meddeb, de retour en Tunisie le 18 janvier après une « expatriation » à Paris en octobre 1967, dans son essai « Printemps de Tunis » (voir plus haut). Son schéma est le suivant : l’assemblée constituante qui serait élue en juillet prochain se prononcerait sur des amendements à la Constitution de 1959, gardant les choix faits concernant la logique de laïcité et de droit des femmes qui en font l’originalité dans le monde arabo-musulman, et en supprimant ce qui relève d’une logique de l’« émirat », celle qui a permis la dérive dictatoriale. Il n’a pas été suivi : le choix du gouvernement provisoire a été l’élection d’une Assemblée qui élaborerait une nouvelle Constitution.
Reste un autre sujet de débat, la date même des élections. Car bientôt a surgi l’idée que les délais sont trop courts pour réunir les conditions matérielles d’une consultation du peuple. La Commission électorale rend publique son avis ce lundi 23 mai alors que je suis encore à Tunis : il faut reporter les élections en octobre, après la période du Ramadan. Des arguments contradictoires s’expriment dans la presse : d’un côté, se précipiter favoriserait le parti islamiste Ennahdha dont certains articles se demandent d’où proviennent ses moyens financiers ; de l’autre, retarder ce qui avait été annoncé serait contre productif pour la crédibilité du Gouvernement. Retour à Toulouse mardi soir : j’apprends que le Gouvernement a tranché, les élections de l’Assemblée Constituante auront bien lieu le 24 juillet, sans retard. Pourtant, la Commission électorale affirme ce 26 mai, que les élections ne peuvent se tenir que le 16 octobre, pour garantir leur fiabilité.

Je reviens à ma question préalable : qu’est-ce qui a changé en Tunisie ? En quelques mots, ce qui s’impose c’est cette liberté nouvelle d’expression se traduisant par une grande diversité d’opinions et d’options pour le futur. Ces constats sur les apparences inédites et les ambiances libérées appellent cependant une autre question : quelles sont les clés permettant d’échapper sur le long terme à la fois à l’instabilité collective et au retour de l’autoritarisme ? Les leçons de la Révolution du 14 janvier auront une portée dépassant la seule Tunisie.

Sur le même sujet, lire les autres publications de la Mission agrobiosciences liées à l’agriculture et l’alimentation en Méditerranée

 

[1Une si douce dictature. Chroniques tunisiennes, 1991-2000 ». Taoufik Ben Brik, La Découverte, 2000

[2« Notre ami Ben Ali. L’envers du miracle tunisien ». Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, La Découverte, 1999-2002

[3« La régente de Carthage. Main basse sur la Tunisie ». Nicolas Beau et Catherine Graciet. La Découverte, 2009

[4« Dégage. La Révolution tunisienne. Livre-Témoignages 17 décembre 2010 14 janvier 2011 ». France Info, Editions du Layeur, Alif

[5Historien et philosophe né à Tunis le 27 mai 1332

[6Almaha Editions

[7Date de la prise de pouvoir de Ben Ali pour ceux qui l’ignoreraient : c’était mon cas lors de ma première venue en Tunisie pour un congrès scientifique

[8Abdelwahab Meddeb -"Printemps de Tunis. La métamorphose de l’histoire." Chapitres 5 et 6. Cérès Editions (tunis). Albin Michel (Paris).

[9http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=2970. Son souci : le secteur agricole n’est pas présent au sein des diverses commissions et groupes de réflexion politique qui préparent le futur [[http://www.lapresse.tn/18052011/29376/la-revolution-accouchera-t-elle-de-son-projet-agraire.html

[10Olivier Piot – La Révolution tunisienne. Dix jours qui ébranlèrent le monde arabe. Edit. Les Petits Matins

 

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