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Jean-Didier Urbain
Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles.
Payot, 392 pp.

"Non, on ne va pas à la campagne pour retrouver ses racines et non, les résidences secondaires ne chassent pas les autochtones. Parce qu’il était agacé par les idées reçues du discours « ruralement correct » et qu’il n’y trouvait pas l’explication de ce qui lui rend la campagne désirable, l’anthropologue Jean-Didier Urbain, qui nous avait déjà livré des analyses très fines de l’imaginaire des voyages (Secrets de voyage) et des loisirs (Sur la plage), est parti explorer le territoire qui commence là où s’arrête la ville. "

 

Interview :

- La campagne a donc changé ?

- Non seulement elle a changé, mais elle est de plus en plus difficile à définir. Autrefois, c’était un espace de culture et d’élevage. Aujourd’hui, 50 % seulement du milieu rural sont exploités par l’agriculture : le monopole de la culture paysanne sur la définition même de la campagne a disparu. Pour les Français, la campagne c’est d’abord un paysage et un patrimoine naturel, ensuite seulement l’agriculture et la société paysanne. La campagne est de plus en plus pittoresque et paysagère, c’est un espace à conserver, à sanctuariser même. D’où les conflits entre des ruraux qui veulent développer leur campagne et des gens qui en ont un usage d’agrément et qui freinent ce développement. La polémique autour de l’élevage industriel des porcs, avec le problème de lisiers et de pollution olfactive, est un exemple de ce conflit entre logique économique et position esthétique.
Finalement, ce qui distingue la campagne, c’est qu’elle est un espace de dispersion, alors que la ville, le littoral et la montagne sont des espaces de concentration, des pratiques de loisirs notamment. Même quand elle est proche de la ville, la campagne procure un sentiment d’éloignement. Dans l’imaginaire, c’est le royaume des trous : le trou du cul du monde, le bled, l’endroit où on s’enterre. Et c’est là qu’elle devient désirable pour certains.

- Vous avez observé trois vagues de résidents secondaires.

- La première génération est celle des années 60 et du miracle économique français. Les citadins enrichis montrent leur réussite en achetant une résidence secondaire. C’est le syndrome comtesse de Ségur (les Vacances), avec une relation domaniale à la campagne, un usage mondain de la résidence. On construit des tennis et des piscines, on donne des fêtes. C’est une génération très m’as-tu-vu.

La deuxième génération est marquée par les néo-ruraux post-soixante-huitards. C’est le retour à la nature, l’influence du modèle hippy, le temps des communautés. On veut rompre avec la ville et inventer une société de substitution, sauver le paysage et le patrimoine. C’est le syndrome Bernadin de St-Pierre (Paul et Virginie). Mais ces résidents ne veulent pas non plus que la vie locale interfère avec leurs rêves ce qui, paradoxalement, les implique dans la vie locale. Certains prennent le pouvoir et deviennent maires, avec souvent pour conséquence un frein au développement économique. Parce que, ce qu’ils veulent, c’est sanctuariser la campagne, considérant que ce qu’ils ont acheté, ce n’est pas seulement leur résidence, mais aussi l’environnement qui va avec. Tout ce qui est susceptible de le perturber (immeuble collectif ou industrie agroalimentaire) doit être éradiqué. Comme Paul et Virginie, ce sont des sociophobes qui ont des contacts très réduits avec la population locale.

La troisième génération relève, elle, du syndrome de Defoe (Robinson Crusoe). Dans son île, Robinson s’installe près du rivage. Il guette les bateaux et veut revenir en Angleterre. Et puis il découvre une vallée où règne un printemps perpétuel. Il installe là une deuxième forteresse, dont il envisage un moment de faire sa résidence principale, mais finit par choisir le rivage. Pour moi, le résident de troisième génération est un Robinson qui n’a pas à choisir. Ni mondain ni extra-mondain, il est dans une stratégie d’esquive. Son problème n’est pas de s’intégrer à la vie locale, mais d’y être accepté, en ayant des droits mais pas de devoirs. Il est pusillanime, frileux, il s’implique avec modération. Son grand moment de sociabilité, c’est la tombola ou le feu d’artifice du 14 juillet devant la mairie. Pour le reste, il dit bonjour dans la rue, mais n’invite pas les gens chez lui.
Contrairement à ce qu’on a dit, il ne vient pas pour s’impliquer dans une société villageoise. Il n’est pas en quête de société, mais d’une compagnie choisie. Comme dans la comtesse de Ségur, il a des relations mondaines avec l’environnement. Il envoie les gosses chez les enfants du fermier du coin, comme Sophie et ses cousins allaient boire du lait à l’étable. Mais qui reçoit-il ? De la famille, des amis ou d’autres résidents secondaires, pas les gens du cru.

- Dans le désir de campagne, vous voyez une aspiration au secret.

- J’ai repris l’hypothèse du sociologue Georg Simmel. Pour lui, toute société fonctionne avec une certaine quantité de secret, répartie de manière variable. Quand le secret est le monopole du pouvoir, les citoyens ont l’obligation d’être transparents : c’est la société totalitaire. A l’inverse, notre société (démocratique ou libérale) a une véritable obsession de la transparence économique et politique. On veut une traçabilité des produits alimentaires et des hommes politiques, on doit tout savoir de leur pedigree syndical ou trotskiste. En contrepartie, il y a chez l’individu une aspiration de plus en plus forte au secret, à l’opacité et à la désimplication sociale. La résidence à la campagne (où chacun est dissimulé derrière ses murs) en est un des signes.

- Ce désir exprime-t-il un malaise social ?

- Il y a un besoin de sevrage social, en réaction à la promiscuité et aux rythmes imposés par la ville. Avec ma résidence secondaire, je suis le propriétaire d’un carré de nature, complètement dénaturé, mais où je suis maître de mon temps et de mon espace. Cela dit, on est obligé de se demander ce que signifie ce désir d’autoexclusion. Le sociologue Jean Viard y voit une corrélation avec l’abstention électorale.

- Est-ce donc une pathologie sociale qui se dessine ? Ou simplement un nouveau modèle de vie ?

- Le « birésident » ne va ni dans les associations du quartier, ni dans celles du village. Il a autre chose à faire : son jardin à entretenir, sa famille et ses amis à réunir dans sa maison de campagne. L’individu se tourne de plus en plus vers le familial, le tribal. On peut s’inquiéter d’un émiettement de la société en sociétés d’autant plus secrètes qu’elle ne se perçoivent pas comme telles. On reconnaît la logique de parcellisation du monde dont parlait Walter Benjamin. Chacun se construit son microcosme, cherche à se soustraire au collectif et n’y retourne que dans les situations graves : maladie, chômage ou inondations. On cherche un mode de vie de plus en plus replié, de l’ordre de la sauvegarde de soi et des siens. Romain Gary disait que le patriotisme, c’est l’amour des siens et le nationalisme la haine de l’autre.

- Ce genre de patriotisme familial ne risque-t-il pas de devenir un nationalisme familial ?

- On ne peut ignorer ce risque. A partir de là, deux scénarios sont possibles. Ou la résidence secondaire annonce une névrose collective qui verrait triompher un nationalisme familial. Ou elle est une réponse à un malaise, qui permettra peut-être d’atteindre un nouvel équilibre.

Propos recueillis par Natalie Levisalles,
Libération, 10 octobre 2002.

 

 

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