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Les agriculteurs dans la société
Au Brésil, les urgences l’emportent sur le temps requis pour faire face aux inégalités
Une intervention de Renato Maluf, économiste à l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro, membre du Conseil national de sécurité alimentaire du Brésil.
Renato Maluf Copyright Philippe Assalit

Une intervention qui se déroulait dans le cadre de la dernière Université d’Eté de Marciac, "Traditions, urgences et perspectives : comment accorder les temps ?" (3 et 4 août 2005), organisée par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Communes Bastides et Vallons du Gers.

 

Un pays tendu vers le futur

Les pays du continent américain ont un rapport au temps sans doute différent du vôtre dans la mesure où leur histoire est relativement récente. De plus, le Brésil cultive une sorte de réinvention permanente de soi, accentuée par une auto-proclamation : celle d’être par excellence le « pays du futur », un futur prometteur au regard de l’abondance des ressources. C’est là, sans doute, le propre des nations qui se sentent encore en construction : il n’est de passé qu’au plan des individus et des familles.

Cette projection vers l’avenir a prédominé longtemps dans l’histoire du Brésil et reste encore présente, bien qu’elle se soit amoindrie à l’issue du régime militaire et de sa prétention du « Brésil puissance ». Des doutes se sont immiscés, mais ce sont toujours les lendemains qui sont valorisés au plan collectif, et non le passé, l’advenu, le vécu.

Reste qu’à l’instar de plusieurs pays du Tiers-Monde, le Brésil a connu un processus de transformation sous le mot-clé de « modernisation ». Parmi les composants du futur rêvé, figuraient en effet l’éradication de la pauvreté absolue et le dépassement des facteurs de « retard ». Deux éléments qui concernent directement l’agriculture et les agriculteurs, qui rassemblent les populations les plus démunies et qui symbolisaient le sous-développement aux plans technique et socio-politique. La modernisation de ce secteur s’est donc inscrit au centre des transformations du pays, principalement dans la deuxième moitié du XXème siècle, qui a vu progressivement le Brésil se hisser au rang des grands producteurs et exportateurs de produits agroalimentaires.

Pourtant, la réalité courante de notre agriculture brésilienne se caractérise toujours par une très grande hétérogénéité sociale due aux facteurs socio-économiques, environnementaux et culturels, mais également au fort degré d’inégalité sociale qui caractérise notre système.

Ainsi, depuis 15 ans, nous distinguons l’agriculture patronale de l’agriculture familiale pour mieux différencier ses acteurs et ses pratiques. Une distinction qui a des implications importantes : elle a été à l’origine de politiques publiques spécifiques et de la réforme agraire. Elle a également servi de base aux propositions de modèles alternatifs d’agriculture et d’occupation sociale de l’espace agraire. Très concrètement, nous avons deux ministères en charge de ce secteur : le Ministère de l’Agriculture pour les grandes exploitations et l’agroindustrie, et le Ministère du Développement Agraire pour l’agriculture familiale et la réforme agraire.
Il me faut ici préciser que l’usage de l’adjectif
« familial » au Brésil est très différente du cas français. Chez vous, la plupart des exploitations peut être considérée comme familiale. En revanche, mon pays compte environ 3,6 millions d’exploitations familiales (85 % du total) qui occupent 30% des surfaces, et environ 500 000 exploitations patronales (11 % du total) qui totalisent 68% des terres. Ces données vous permettent de mesurer l’inégalité de la structure foncière.

La longue attente des paysans sans terre

Le discours hégémonique sur le futur du Brésil ne porte que sur la dimension de l’agribusiness, avec une production de masse destinée en majeure partie aux marchés étrangers. Le Brésil serait l’un des « greniers du monde ». C’est là le résultat d’une convergence d’intérêts entre les grands groupes nationaux ou internationaux et notre modèle économique qui a besoin de générer des revenus d’exportation.

En revanche, au plan intérieur, il existe quand même des propositions visant l’exploitation familiale, pour des raisons sociales, environnementales et culturelles. Ce qui n’empêche pas qu’on trouve des éléments du « projet de l’agribusiness » parmi les attentes de ces agriculteurs. On entend aussi dire qu’il conviendrait de réconcilier les deux modèles sous cette même dénomination d’agribusiness : mettre l’accent sur les buts économiques des acteurs permet en effet de dissimuler les différences entre les pratiques et les modes de vie... Un terme trompeur, donc, que l’on veut imposer à tous.
Cette rhétorique est nourrie par l’encouragement des exportations dans un contexte de restriction du marché interieur. Les résultats économiques des agriculteurs intégrés dans les filières agroindustrielles sont survalorisés, au détriment du coût d’un sur-effort productif.
Malgré tout, c’est vrai, le Brésil connaît une forte dynamique d’innovation et de créativité, qu’illustre l’avancée des fronts pionniers sur des millions d’hectares, dans le « cerrado » - avec la mise en culture du soja - et dans l’Amazonie. Le moteur ? L’agriculture intensive, y compris pour certaines exploitations familiales, et l’élevage. De nouveaux espaces sont chaque jour conquis, de nouvelles villes apparaissent, quelques milliers d’emplois sont créés.

La vitesse de ce mouvement contraste violemment avec la longue attente des paysans sans terre. Elle génère également des conflits entre les acteurs locaux et régionaux en matière de coûts environnementaux dus à cette « marée verte », tels que le déboisement de l’Amazonie ou l’invasion des réserves des communautés indigènes.
Pour rejoindre votre thématique, on peut dire qu’il y a là un conflit entre, d’une part, le temps court de la décision politique et des intérêts économiques et, d’autre part, le temps long de l’analyse et de l’anticipation. En ce qui concerne les effets collectifs de la politique agricole, il semble que les urgences posées par le modèle économique l’emportent encore sur le temps requis pour faire face aux inégalités, à tel point qu’on poursuit quasiment la même stratégie que celle qui a été à l’origine de ce système à deux vitesses. Nous continuons à suivre un modèle qui nous a conduit dans une sorte de « piège de la modernisation », causant la disparition d’une bonne partie de l’agriculture familiale, l’exode rural, l’accroissement du chômage et de la pauvreté en milieu urbain.
Ainsi, au niveau des exploitations familiales, même si l’agriculture demeure une composante importante de la reproduction économique et de l’identité sociale de la plupart de ces acteurs, celle-ci perd du terrain depuis une vintaine d’années. Le statut même d’agriculteur pour les chefs de famille est menacé en raison de la réduction des revenus tirés de cette activité. Tout le défi est là : comment peut-on encore attribuer un rôle important aux familles rurales et à l’agriculture familiale en visant la promotion de l’équité sociale et du développement durable ? Un enjeu important quand on sait que les agriculteurs représentent encore en moyenne 20% de la population totale.
Tout ce contexte explique que nous connaissons au Brésil ce paradoxe : alors même que les agriculteurs perçoivent très positivement la vie en campagne par rapport à la vie en ville - celle-ci étant synonyme de chômage et de violence-, ils portent un diagnostic négatif sur le futur de l’agriculture, à tel point qu’ils poussent leurs enfants à faire autre chose.

Redonner des perspectives aux familles rurales

En terme de politiques publiques, il convient donc, selon moi, de réviser les instruments dont la focalisation sur la production rend ’invisible’ une bonne partie des familles rurales aux programmes de soutien au développement rural. Le principal programme de support à l’agriculture familiale (PRONAF), malgré l’expansion accélérée depuis quelques années, est arrivé à 1,5 million de dollars de contrats de crédit, en 2004/5 ; il pourrait atteindre 2 millions de dollars, en 2005/6, pour 4 millions de familles rurales.
Les approches portant sur la pluriactivité, sur la multifonctionnalité de l’agriculture et sur le développement territorial sont certes désormais mieux prises en considération chez nous, mais elles entrent en conflit avec celles des représentants de l’agribusiness.
J’ai mentionné la prise en considération des familles rurales et pas seulement l’agriculture familiale ou les agriculteurs. C’est un point important. Car les perspectives de l’agriculture familiale en tant qu’activité économique sont liées à la reproduction des familles qui maintiennent un rapport complexe avec l’occupation sociale de l’espace agraire au Brésil. Par ailleurs, il faut mentionner les attentes d’un grand nombre des familles rurales qui veulent accéder au XXème siècle, c’est-à-dire à l’électricité, au téléphone, voire à l’eau.
Pour conclure, un mot sur la capacité d’agir des agriculteurs. La décentralisation des politiques de développement rural est très récente au Brésil. Les agriculteurs les plus pauvres ont du mal à se faire représenter aux conseils municipaux du développement rural et, du coup, l’approche sectorielle est encore dominante. En revanche, la perspective territoriale devient plus sensible, ce qui nous permet d’espérer voir émerger un débat sur les perspectives du monde rural, notamment sur les modèles d’agriculture et le futur des familles, où les aspects environnementaux et culturels peuvent jouer un rôle important.

Accéder au programme de la prochaine Université d’Eté de l’Innovation Rurale et au bulletin d’inscription Territoires ruraux : comment débattre des sujets qui fâchent ?
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