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Les Controverses européennes de Marciac
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Morceaux choisis des Actes de la 10ème Université d’été de l’Innovation rurale. Marciac. 4 et 5 août 2004
« L’agriculture française, vue depuis les Etats-Unis ! »
Une Table ronde animée par Philippe Baralon, directeur du cabinet conseil Phylum (Labège). Avec Jean-Christophe Debar, directeur et rédacteur en chef de la lettre Agri-USAnalyses ; Alex Miles, professeur à l’ESC Dijon « commerce, gastronomie, cultures » ; et Georges Cassagne, agriculteur au Texas.
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Dans le cadre de la 10ème Université d’été de l’innovation rurale de Marciac intitulée « Dans le champ des agricultures du monde, quel destin pour les agricultures d’ici ? », co-organisée par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Commune Bastides et Vallons du Gers, trois points de vue où se déroulent le faible intérêt des Américains pour le développement européen, leur incompréhension face à nos débats sur les hormones ou les OGM, le terme paysan qui désigne les "gueux", le concept d’immensité face à nos valeurs de qualité ou encore l’esprit de conquête des colons face à nos idées de terroirs. Reste que, pas à pas, les Américains prennent conscience de concurrents efficaces en Europe mais aussi au Brésil et en Argentine.

 

« Philippe Baralon : Nous savons tous que les relations
entre la France et les États-Unis constituent un
sujet à part entière, et tout particulièrement dans le
domaine agricole... Des relations fondées sur des représentations souvent erronées et très lacunaires. Nous
avons la chance aujourd’hui de réunir trois regards très
différents, susceptibles de nous éclairer sur le point de
vue qu’ont les États-Unis de notre agriculture. Celui
d’un éditeur et journaliste, spécialiste de la politique
agricole américaine ; celui d’un américain, ancien pâtissier
devenu universitaire spécialiste de l’histoire et la
sociologie de l’alimentation. Et nous terminerons par la
vision du praticien, avec un agriculteur qui se partage
entre le sud-ouest français et un ranch texan...

Jean-Christophe Debar
Le langage européen n’est
plus si inaudible qu’avant...

Je tiens au préalable à préciser que mon point de vue ne reflétera que la position
des officiels américains et des responsables d’organisation
agricole que je suis amené à fréquenter, ainsi que
la presse américaine agricole ou généraliste.
Que disent ces gens-là de l’agriculture française et
européenne ? Eh bien... Pas grand chose ! Il en est très
peu question dans les médias, y compris dans les journaux
agricoles. Les États-Unis, qui se considèrent aisément
comme le centre du monde, n’ont qu’un faible
intérêt et très peu de curiosité pour la « périphérie » dont
nous sommes... Ainsi, la presse américaine a peu fait
d’écho à l’élargissement européen.
Malgré tout, il se dit des choses. Pendant longtemps et
jusqu’à très récemment, je pourrais résumer leur propos
de la façon suivante, en caricaturant un peu : l’agriculteur
européen et français est petit, lourdement
subventionné et pique des marchés à l’exportation.
Quant aux consommateurs, ils aiment bien la bonne alimentation mais sont assez peureux face à l’innovation.
Ainsi, pour les Américains, les hormones utilisées dans
l’élevage ne posent aucun problème. Ils ne comprennent
pas pourquoi les Européens ne l’acceptent pas.
Même chose pour les OGM.
Voilà de façon très schématique, la vision propagée régulièrement par les instances officielles et professionnelles. Cela dit, depuis deux ou trois ans, cette opinion évolue tout doucement, sous l’influence de plusieurs événements, dont l’accord de Luxembourg sur la réforme de la PAC en juin 2003. Par ailleurs, les États-Unis se sont rendu compte qu’ils étaient de moins en moins les meilleurs producteurs aux meilleurs coûts sur tous les produits.
Ils trouvent désormais sur leur route des concurrents
sérieux, comme le Brésil pour le soja. Du coup, ils ne
sont plus si sûrs de triompher sur les marchés dès lors
que cesseraient les subventions agricoles des autres
pays... À ce titre, la loi américaine de 2002 a considérablement renforcé le filet de sécurité du producteur
américain. De plus, dernièrement, un cas de vache
folle
a été découvert aux États-Unis. Une affaire qui laisse des traces et qui creuse un sillon probablement
plus profond que les autorités ne l’admettent.
Enfin, le comportement alimentaire de certaines catégories
d’Américains se modifie sensiblement. Ainsi, le marché bio est en pleine expansion, avec un taux de croissance de 20 % par an. De même, on assiste à une demande croissante de viande porcine exempte d’antibiotiques.
Des phénomènes qui font écho aux tendances de la consommation en Europe.
Sur cette toile de fond, le langage de l’Union Européenne n’est plus si inaudible. De plus en plus d’Américains comprennent notre volonté d’instaurer une
agriculture plus durable, de susciter un développement
agricole fondé sur un nouveau contrat social et une haute valeur ajoutée. Ce discours commence à passer dans les médias américains. D’ailleurs, un certain
nombre de voix s’élèvent aux États-Unis pour
dénoncer un développement fondé principalement sur
l’exportation de produits bruts et réclamer une plus
grande part de transformation sur le marché intérieur.
Dans ce même esprit, certains chercheurs commencent
à considérer le système d’appellation géographique
de manière plus positive, à rebours des positions du
gouvernement fédéral à l’OMC. Enfin, je constate la
même évolution à l’égard de la multifonctionnalité, qui
ne serait plus uniquement considérée comme un prétexte,
de la part de l’Union Européenne, pour subventionner
ses agriculteurs et fermer ses marchés. Au
fond, des parlementaires américains se rendent compte
que leurs revendications ne sont pas si éloignées de certaines
formes de multifonctionnalité. L’un d’entre eux
est ainsi parvenu à faire passer une idée « révolutionnaire
 » dans le farm bill de 2002 : bien qu’il n’ait pas
encore vu le jour faute de financement, ce programme
de « paiements verts » consiste à rémunérer les agriculteurs
pour les biens environnementaux qu’ils coproduisent.
Le débat autour de ce projet ressemble fort au
nôtre, même si les mots ne sont pas les mêmes et à la
différence près qu’il s’agit d’une multifonctionnalité
axée sur l’environnement, dans laquelle la notion de
monde rural est peu présente pour des raisons propres
aux Américains.
Pour résumer, vis-à-vis de l’Europe, les médias américains
sont passés d’un message dominant - « Arrête
tes aides et pousse-toi de là que je m’y mette » - à une
attitude plus circonspecte, s’interrogeant ça et là sur les
concepts développés en Europe ou au Brésil et se
demandant s’il ne serait pas temps de mettre l’accent
sur ce que l’on peut partager et non ce qui nous divise.

Alex Miles
Paysans ? Un mot qui désigne des gueux.

Des deux côtés de l’Atlantique, au lieu d’embrasser largement
du regard la réalité d’en face, nous scrutons les
petits défauts à la loupe... De fait, cette vision étroite
nous rassure, les uns et les autres. Prenons la multifonctionnalité.
Ce n’est pas mon domaine de compétence
et étant de New York City, tous les aliments que
j’achetais venaient du supermarché. Impossible de faire
le lien entre ce que l’on mange et l’origine des produits.
L’écart entre l’agriculture et le consommateur est absolu.
Ce sont deux planètes distinctes. D’ailleurs, nous n’avons
pas de fermiers, encore moins de paysans, un mot péjoratif
qui désigne des gueux. Nous ne connaissons que
l’agribusiness. Aussi, les Américains regardent les Français
non pas comme des agriculteurs mais comme des
personnes ayant un petit potager où ils plantent quelques
tomates et poireaux...
Aux États-Unis, nous avons un système de valeurs et de
sensibilité radicalement différent, basé sur la quantité.
Après avoir pu enfin manger à sa faim, l’Américain d’aujourd’hui
mange sans fin, ce qui constitue un autre problème.
Le mot qui qualifie le mieux les États-Unis ?
L’immensité. Nous sommes loin des valeurs européennes,
fondées sur la qualité. Si vous le permettez,
j’aimerais vous raconter une anecdote pour illustrer cet
écart. J’ai travaillé chez Alain Lenôtre pendant quelques
années, notamment lors de ses débuts à Houston (Texas).
Il pensait fabriquer les meilleures pâtisseries du monde
et n’avoir qu’à les mettre sur l’étal pour que tout le monde
les achète. Il a donc fait notamment des éclairs, comme
nous les connaissons en France. Sauf que pour le Texan,
ce n’étaient que des amuse-gueules : il voulait un gâteau
trois fois plus gros ! Lenôtre n’a pas su adapter ses créations,
imaginant que les qualités sensorielles primaient.
Quand j’explique dans mon pays les qualités d’un Comté
affiné durant 18 mois, personne ne me comprend. Le terroir
n’est pas quelque chose que vous pouvez mettre
dans votre poche pour l’amener du Sud-Ouest au Texas.
Ce n’est pas qu’un peu de terre et de minéraux. C’est
aussi une tradition. À l’inverse, les États-Unis sont nés sur
une culture de la bougeotte : de la côte Est, les colons, qui
étaient d’ailleurs des Européens, sont allés go west, young
men. C’est seulement depuis une quinzaine d’années
que les gens se déplacent moins. Acheter une maison
n’est plus un investissement mais une implantation et la
terre sur laquelle nous sommes devient importante. Dès
lors, la naissance de la notion de terroir est possible,
même si le mot n’existe pas encore en anglais. Mais
n’oublions pas que, comme le disait récemment un Irakien,
l’Amérique se comporte comme si le monde faisait
partie d’elle-même. Et il est vrai que tout ce que fait l’Amérique
a un effet sur le monde. Du coup, ce ne serait pas
une mauvaise idée si, aux prochaines élections américaines,
le Monde pouvait élire le président des États-
Unis (applaudissements).

Georges Cassagne
Nos problèmes ne sont pas si
différents
.
On me demande en quelques minutes de
faire une critique de l’agriculture française à partir de ce
que je pourrais observer aux États-Unis. Je voudrais
d’abord signaler que, là-bas, ce n’est pas rose tous les
jours. Nous connaissons notamment des problèmes
d’eau
- le Texas réduit les possibilités de forer des puits - et de coût de l’énergie. Dans la région où je travaille,
nous sommes en train de passer du maïs au coton parce
que le coût de l’irrigation devient exorbitant.
D’autre part, comme le disait Jean-Christophe Debar,
les États-Unis ont pris conscience qu’ils commençaient
à avoir des concurrents très efficaces, en particulier les
Brésiliens et les Argentins. Récemment, j’ai assisté à
une conférence où deux agriculteurs brésiliens, invités
par des Américains, se sont permis de dire à ces derniers
 : « We will beat you ». Ils ne vont pas les battre sur
les aspects technologiques mais en termes de coûts de
production. Ajoutez à cela les subventions européennes
et vous comprendrez que les Américains sont amenés
à penser différemment, en particulier en ce qui concerne
les paiements. Ils sont convaincus qu’il ne faut plus lier
les primes à la production mais qu’il convient de donner
un fixe à l’exploitation. Les subventions seraient ainsi
fractionnées : un premier tiers donné à l’exploitant, un
second tiers accordé en fonction des capacités de l’exploitation
à respecter l’environnement et un dernier tiers
qui permettrait de reconstituer les capitaux propres de
l’entreprise. Tout ceci est inquiétant car cela tend à favoriser
le développement de très grandes fermes. Il faut
savoir que déjà, 3 % seulement des exploitations américaines
produisent 60 % des produits agricoles. Cela
crée un déséquilibre énorme dans les campagnes.
Même dans des régions riches comme l’Iowa ou l’Illinois,
des zones entières sont en cours de désertification. Pour
faire face à cette situation, les Américains commencent
à envisager de mieux valoriser les produits locaux. La
France et les États-Unis connaissent donc des problèmes
assez semblables, que ce soit pour l’eau, le coût de
l’énergie ou l’exode rural. De fait, chacun peut tirer les
leçons des expériences menées « de l’autre côté ».
Un exemple : depuis quelques années, des agriculteurs
américains envisagent de se lancer dans la production
d’« énergie verte ». En l’espace de sept ans, 102 usines
produisant de l’éthanol ont en effet été créées aux États-
Unis, produisant 1 milliard 500 millions d’hectolitres
d’éthanol. Sans cet apport, l’essence à la pompe aurait
augmenté cette année d’environ 14 % ! C’est vous dire
l’importance que revêt désormais ce secteur. Dans
nombre de régions céréalières, il s’agit là d’une alternative
pour faire face à la concurrence du Brésil. D’autant
que l’état catastrophique de l’infrastructure routière brésilienne
laisse aux agriculteurs américains une dizaine
d’années pour se retourner et trouver des solutions.
Ce nouveau type de production énergétique aurait l’avantage
de revitaliser la plupart des zones rurales américaines.
Récemment, une étude menée dans l’Iowa a
établi qu’en prélevant uniquement la moitié des tiges
de maïs laissées sur le sol après la moisson, puis en les
traitant pour les transformer en matière plastique, cela
rapporterait à cet État la bagatelle de 72 milliards de dollars
 : le double du chiffre d’affaires actuel de l’Iowa !
La France aurait tort de négliger cette piste. J’ai récemment
entendu des officiels français annoncer que nous
allions importer de l’éthanol du Brésil. Personnellement,
je pense que c’est scandaleux. D’autant qu’en plus de
l’éthanol, se développe la piste du bio-diesel, à partir
d’huile de soja. Il s’en produit déjà 18 millions de litres.
Et vous savez que des pays comme le Canada ont déjà
une loi qui les oblige d’ici la fin 2005 à incorporer dans
tous leurs carburants 5 % d’éthanol...
Enfin, je signalerai une autre piste développée aux États-
Unis pour abaisser leurs coûts de production, cette fois
autour des techniques culturales. Il s’agit du minimum
tillage (labourage minimum). Cela ne fait pas l’affaire
des constructeurs de matériel et il paraît que la firme John
Deere a dépensé près de deux milliards et demi de dollars
pour contrer cette méthode de non-labour."

Lire la totalité des Actes de la 10ème Université d’été de l’innovation rurale de Marciac intitulée « Dans le champ des agricultures du monde, quel destin pour les agricultures d’ici ? »

Retrouver d’autres morceaux choisis de cette 10ème Université d’Eté de l’Innovation Rurale de Marciac intitulée "Dans le champ des agricultures du monde, quel destin pour les agricultures d’ici ?" :

- "L’agriculture française, vue depuis les Pays du Sud !", Table ronde animée par Gilles de Mirbeck, sociologue, avec Omar Bessaoud, enseignant-chercheur à l’institut agronomique méditerranéen de Montpellier et avec Alexis Krycève, directeur marketing d’Alter Eco.
- "L’agriculture française vue depuis les Pays de l’Est !", une table ronde avec Piotr Dabrowski ingénieur agronome, ancien porte parole de Solidarnosc des agriculteurs et ancien Secrétaire d’État à l’agriculture de Lech Walesa et Alain Pouliquen, agronome et économiste, directeur de recherche à l’Inra.
- "Au XXIe siècle, l’agriculture réapparaît comme la clé des équilibres du monde", Par Marcel Mazoyer, économiste.
- "Agriculture d’ici ou d’ailleurs : il est logique que s’exprime un mal-être", par Emmanuelle Auriol, professeur agrégée d’économie à l’Université Toulouse 1
- "Agriculture du monde : les raisons d’un pessimisme ambiant", Par Dominique Desjeux : Professeur d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne.

Et pour aller plus loin :
- Lire le cahier de Jean-Christophe Debar, "Les paradoxes de l’agriculture des Etats-Unis, conquérantes et fragiles" dans le cadre des cafés-débats de Marciac.
- Philippe Baralon est l’auteur avec Martin Hirsch de « L’affolante histoire de la vache folle
- Alex Miles est l’auteur de l’ouvrage « Ces hommes qui cuisinent »

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Dans cette rubrique

Retrouvez les actes des 22èmes Controverses Européennes de Marciac !
Agriculture : comment ré-enchanter l’avenir ? (publication)
L’agriculture française pour nourrir le Monde : rompre avec une fable ?
Ruptures et cultures
Faut-il rompre avec l’élevage industriel ?
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« Avec quoi nous faut-il rompre pour réinventer l’avenir, en matière de politique européenne ? »
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Les fermes-usines étranglent-elles l’élevage ? (article original)

   
   
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