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Actes des 21èmes Controverses européennes de Marciac (Publication originale). 6 octobre 2015
De la cohabitation à la coexistence, ou de la métamorphose du (1 et 1) en (1 + 1)
Par Patrick Denoux, Professeur de psychologie interculturelle

Collaborateur régulier de la Mission Agrobiosciences depuis plus de dix ans, Patrick Denoux est devenu incontournable aux Controverses européennes de Marciac tant sa grille de lecture est pertinente en ce lieu, puisqu’elle éclaire d’un œil singulier les situations de contacts culturels. Autant dire que cette année, plus que jamais, le thème de la coexistence, retenu pour cette 21ème édition, lui offre l’occasion de nous livrer tout son talent d’expert et de conteur.
Que signifie la coexistence de modèles ? A quel cercle vertueux et à quelles conditions doit se soumettre la coexistence pour devenir productive ?
Lire ci-dessous les réponses de Patrick Denoux, dans une démonstration brillante émaillée d’exemples éclairants, comme celui du Rwanda où, malgré l’histoire traumatisante du massacre des Tutsis par les Hutus, une reconstruction de la coexistence est à l’oeuvre.

 

De la cohabitation à la coexistence, ou de la métamorphose du (1 et 1) en (1 + 1)

Contribution aux 21èmes Controverses de Marciac, par Patrick Denoux,
Professeur de psychologie interculturelle à l’Université Toulouse Jean-Jaurès.

Ma perspective est celle de la psychologie interculturelle, une sous-discipline de la psychologie qui s’intéresse essentiellement au contact culturel. Inutile d’ajouter que la coexistence de modèles – tous les modèles, pas exclusivement ceux liés au monde rural - est une question qui nous préoccupe particulièrement. Elle est même l’objet principal de l’équipe de recherche dont j’ai la responsabilité. Que signifie la notion de "coexistence de modèles » ?

Je m’arrêterai sur la magnifique icône, symbole de ces deux journées consacrées à la coexistence : le carpin (ou la larpe c’est selon). A l’origine, l’union de la carpe et du lapin représentait le mariage d’un noble avec une roturière. D’ailleurs, si aujourd’hui ceux qui portent une alliance la portent à la main gauche, autrefois, elle se portait à la droite, sauf dans le cas d’une mésalliance. Dans ces circonstances, à l’heure du mariage, l’anneau était placé à l’annulaire gauche, afin de signifier qu’il n’y aurait pas de transmission du patrimoine, des titres, de l’héritage symbolique, etc.
Pourquoi ce petit détour anecdotique ? Simplement pour souligner que dans le mariage d’une carpe et d’un lapin, dans l’union de deux modèles incompatibles donc, il y a toujours une roturière qui ne pourra peut-être pas disposer des produits de ces épousailles. Bref, avant même de réfléchir à la coexistence, s’impose de ne pas dénier que, derrière toute coexistence de modèles, existent des rapports de force, des conflits d’intérêt, des majorités qui écrasent des minorités, des divergences en action.
Déjà, réfléchissons au distinguo que nous pouvons faire entre cohabitation et coexistence. Le terme « exister », dans sa simplicité massive, nous apparaît d’emblée beaucoup plus profond que le terme « habiter ». Habiter n’est qu’une modalité de l’existence, l’existence, elle, est beaucoup plus large. Mais quand nous leur adjoignons le préfixe co, tout change : cohabitation devient plus important que coexistence. Pourquoi ? Parce que cohabiter présuppose d’être ensemble, de partager le même territoire avec toute la promiscuité que cela implique. Tandis que la coexistence requiert, au contraire, que les territoires soient séparés, voisins l’un de l’autre, voire hermétiquement séparés. Superposition contre juxtaposition. Finalement, par une division du territoire, la coexistence permet de traduire les différends, de les figer, de les rendre peu dynamiques ; en quelque sorte elle amène à concrétiser par une dis-location ce qui nous sépare. Se pose la question de savoir ce que nous voulons faire de la terre que nous habitons, de la France, quand nous avons des modèles de projets agricoles si différents. Des modèles agricoles, il en existe une multitude, de l’agriculture hyper-intensive à l’agriculture raisonnée, de la biologique à celle de conservation, intégrée, durable, agro-écologique, etc. Que faire dans cette coexistence de modèles ?
La réflexion que je peux apporter, au regard de la psychologie interculturelle et de divers éléments que j’ai pu entendre dans les comptes-rendus des rapporteurs, est d’abord d’essayer de décrire et de synthétiser un processus qui amènerait cette coexistence à devenir productive. Il est, en effet, inutile de se poser la question de la réalité de cette coexistence de modèles de production, elle est là, c’est un état de fait, un truisme, une lapalissade. La vraie question est de savoir si elle peut devenir un projet et de quelle façon, etc. A quel cercle vertueux et à quelles conditions doit se soumettre la coexistence pour devenir productive ?

Connaître l’autre

D’une part, la psychologie interculturelle nous apprend que pour arriver à un contact non stérile entre des individus de cultures différentes – un contact fécond qui ne soit pas simplement une coexistence – dans une première phase, il faut connaître l’autre, c’est-à-dire appréhender les modèles de l’autre. Ainsi, le tenant de l’agriculture hyper-intensive, doit connaître les modèles de l’agriculture durable, intégrée, et inversement.
Mais cette seule connaissance de l’autre ne suffit absolument pas, elle est même contre-productive lorsqu’elle est isolée de la dynamique plus générale que je suis en train de décrire. Celui qui se contente simplement d’être au fait des autres modèles, s’enferme le plus souvent dans sa propre appartenance voire dans la revendication de son appartenance. Fermant la porte à toute communication possible, il utilise ses acquisitions pour justifier et défendre son modèle. Dans ce cas, la connaissance de l’autre modèle ne fait qu’alimenter son rejet. La coexistence est alors à un niveau minimal, ce qui pour le psychologie interculturel s’apparente à une simple compétition entre les modèles. Car en réalité, le choix entre coexistence et cohabitation, se double du choix entre compétition et coopération. Vous pouvez coexister ici avec n’importe qui, vous ne cohabiterez pas avec n’importe qui, parce que cela nécessiterait un projet, des valeurs, le partage d’un certain nombre de choses.
Aussi bonnes soient les intentions, il est donc totalement insuffisant de confiner le contact dans la seule connaissance de l’autre.

Reconnaître l’autre

Au-delà de la connaissance du modèle de l’autre, il est nécessaire de le reconnaître. Cette phase est bien plus importante et délicate, car reconnaître, revient à accepter que l’autre développe un modèle qui puisse éventuellement être défendable malgré d’autres objectifs que les miens. Cela conduit à donner existence à l’autre. Même si ce modèle vous déplaît profondément, même si vous le combattez, sa reconnaissance est une étape déterminante, car il s’agit d’un moment de respect. Il en est d’ailleurs de même dans le contact culturel entre les individus.
Il reste que si vous vous contentez de reconnaître les autres modèles (ce n’est pas le mien, mais il a tel intérêt, il permet de produire beaucoup plus, tout en détruisant l’environnement, alors que celui-là protège l’environnement mais ne produit pas suffisamment), vous n’avancerez pas vers la co-construction. Pourquoi ? Parce que vous risquez d’aboutir à une reconnaissance vous enfermant dans un système de neutralisation réciproque « je te reconnais comme tu me reconnais, mais à chacun ses croyances et surtout chacun chez soi ». Nous retrouvons ici pour partie le phénomène du nimby (not in my backyard), relevant du modèle du faux consensus : « continue à faire ce que tu veux, mais pas dans mon jardin ! » ou « On se reconnaît mutuellement, mais ne sors pas de ta banlieue ! ». Comment dépasser ce cloisonnement bien pensant ?

Reconnaître l’autre... en soi

Une autre phase de réflexivité un peu plus difficile est celle de la reconnaissance de l’autre... en soi. Dans chacun des modèles coexiste, de manière complexe, des éléments appartenant à d’autres modèles. C’est un point extrêmement important, car il s’agit du début de la reconnaissance de l’autre en soi. Cette altérité, en face de moi et néanmoins aussi à l’intérieur de moi, est en dépit de toute apparence partie prenante de mon modèle. Tout ce que je dénonce chez l’autre est aussi en moi, par exemple le productivisme, même si je pratique l’agriculture raisonnée…
Cette reconnaissance de l’autre en soi, la réflexivité, signe le début d’une dynamique, d’une régulation envisageable et de la prise de conscience d’un écart possible à son modèle. De la même façon qu’avec le contact culturel, vous ne produirez rien si vous n’agissez pas sur le débordement que l’individu développe à l’endroit de son modèle, de sa propre culture. Car bien sûr, il y a un écart entre le modèle que chacun promeut face aux autres et celui qu’il pratique réellement. Ce décalage est le lieu même de la dynamique de la coexistence. Et si vous ne le travaillez pas, si vous n’enfoncez pas un coin dans cet interstice, vous ne passerez pas d’une dynamique figée à une dynamique évolutive, une vraie dynamique amorçant la régulation.

Faire confiance

Ensuite, si vous arrivez jusque-là, reste la question de l’alliance avec l’autre. Il ne s’agit plus ni d’une question de posture (comme c’est le cas au début dans la connaissance des autres), ni d’une question de respect (comme au moment de la reconnaissance), ni d’une question de réflexivité (comme au moment de la reconnaissance de l’autre en soi), mais d’une question de confiance cet état psychologique qui nous fait cruellement défaut. Sans acceptation d’une certaine vulnérabilité et sans croyance dans la valeur des intentions de l’autre, aucune coconstruction positive n’est possible. Par la confiance se vouent les échanges, s’avouent les enjeux, se nouent les relations, se joue les tractations, se dénouent les négociations qui aboutissent à ce que nous appelons l’interculturation, c’est-à-dire la coconstruction de nouveaux modèles culturels en l’occurrence.
Comment procédons-nous pour étudier les situations de contact culturel ? Nous ne les analysons pas en disant « ils ont fait ceci, car ils appartiennent à telle culture ; ou cela, car ils appartiennent à telle autre »... Nous analysons le contact culturel sur la base de la production interculturelle, c’est-à-dire à partir du troisième modèle qui émerge dans le contact. Si vous examinez, par exemple, les petites exploitations agricoles, vous vous rendrez compte qu’il y a une création incroyable dans l’équilibre trouvé ou à trouver entre différents modèles. Là se trouve le point de départ : l’étude de ces équilibres-là qui préfigurent ce que pourront devenir les exploitations. A travers tous ces bricolages locaux, combinant des modèles différents et même parfois opposés, ce sont les nouvelles lignes de force qui se dessinent. Nous appelons ce phénomène interculturation qui va générer de nouveaux modèles, nécessitant à leur tour de connaître le modèle de l’autre, etc.

Coconstruire

En permanence, nous ne travaillons que sur cet objet de recherche et d’expertise afin de comprendre les conditions de réussite des coexistences culturelles, qu’elles soient dans la famille, dans le groupe, dans l’entreprise, dans le couple, dans l’éducation ou dans le monde rural… D’ailleurs, au cours des travaux dans les ateliers, a été évoquée, à juste titre, une condition conséquente : la durée du contact, mais il en existe bien d’autres. Quelles sont les conditions qui permettent de faire jaillir de la confrontation des modèles, un modèle tiers ? Le mariage de la carpe et du lapin, qualifiant également le mariage des jours maigres (la carpe) avec les jours gras (le lapin), comment passer des uns aux autres ? J’ai choisi de vous relater un exemple extrême, pour lequel les conditions sont les pires que nous puissions imaginer et pourtant la coexistence se construit. Et cela doit nous inviter à réfléchir.

Il s’agit du Rwanda, un million de morts (1993) la plupart à la machette. Globalement, les Hutus massacrant les Tutsis, s’en suivirent 300 000 viols de femmes tutsis par des hommes hutus, dont sont issus des dizaines de milliers d’enfants, au croisement de deux "cultures" artificiellement construites par une pensée racialiste, et de la façon la plus terrible qui soit : ils sont le produit d’un viol, les héritiers d’un conflit interethnique fabriqué, ils sont rejetés par leur mère quand elle a survécu et rejettent leur mère pour partie. Leur père souvent inconnu est un génocidaire et certains d’entre eux sont atteints du sida. Il y a eu de meilleur démarrage dans la vie. Comment sortir d’une telle situation où différents modèles s’entrechoquent si violemment (hutu, tutsi, médical, familial traditionnel, parental, éthique...) ? Que faire de ces dizaines de milliers d’enfants ?
Eh bien, voyez l’inventivité dans le contact culturel… Différents programmes d’aide ont reconstitué des familles autour d’un aîné qui va être investi légalement du statut de chef de famille. Chaque famille d’une dizaine d’enfants, dirigée par celui-ci, va être installée dans une maison dotée d’une vie propre. L’aîné est responsable de tout, des enfants, de la santé, des résultats scolaires, etc. Va se reconstituer toute une forme de socialité quasi-thérapeutique. Au-dessus, des comités, comportant des psychologues, des sociologues, des psychiatres, des pédiatres…, servent à la fois de support, de conseil, d’étayage, de supervision et aident ces aînés à diriger leur famille. Nous sommes là dans le pire des cas, où il y a eu un massacre, où existent toutes les raisons de s’en vouloir mutuellement et où pourtant, se construit quelque chose de nouveau dans un espace tiers reposant sur la coexistence.
Enfin, il m’a été demandé dans les ateliers si dans de tels systèmes chacun ne risquait pas de perdre son identité. C’est toujours la même crainte, mais coexister avec l’autre suppose d’accepter un déplacement, une modification de soi. Dans cet exemple, la vraie question n’est pas de savoir si l’on perd son identité, car Hutus et Tutsis ne sont pas des identités ethniques au sens anthropologique du terme, mais au sens sociopolitique, créées sur des bases d’identification anthropométrique par l’occupant belge qui a de plus légalisé cette "appartenance" en la mentionnant sur les passeports. Cette politique n’avait rien à envier à celle des nazis à l’encontre des Juifs.
Donc, comment faire en sorte que l’identité dans laquelle je me reconnais (paysan, exploitant agricole, producteur de bio…) ne devienne pas un instrument manipulé par des jeux politiques dangereux ? En comprenant que l’identité est fondamentalement un processus de coconstruction, s’appuyant sur la connaissance de l’autre, sa reconnaissance, la reconnaissance de l’autre en soi et la confiance en l’autre. Cette dynamique à assumer s’accompagne indubitablement d’une remise en question.
Si dans des situations extrêmes, comme au Rwanda, où se construit un modèle fort de coexistence, chacun parvient à croiser chaque matin un proche de celui qui a découpé sa mère ou son père en morceaux sans lui sauter à la gorge, je ne vois pas pourquoi, avec nos petits problèmes de modèles de production agricole, nous n’y parviendrions pas ! Alors, évoluant de la connaissance à la connivence, la cohabitation deviendra coexistence. 1 et 1 se métamorphosera en 1 + 1.

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Les Controverses européennes de Marciac sont co-organisées par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Communes Bastides et Vallons du Gers, avec le soutien de la Région Midi-Pyrénées, du Conseil général du Gers, et, pour cette 21ème édition, de la FNCuma.

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