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Les chantiers prospectifs de la Mission Agrobiosciences
Crises et cultures alimentaires en France : la hantise du mélange
Avec l’anthropologue Jean-Loup Amselle. 13 septembre 2013

Il y a vraiment comme un malaise. D’abord, celui qui est décelé par Jean-Loup Amselle qui, rejoignant l’analyse d’Olivier Godard et d’Olivier Assouly, pointe la mixophobie ambiante de notre société, qui s’exprime de manière privilégiée dans les craintes alimentaires. Mais malaise aussi quand cette hantise cherche à se rassurer via des fantasmes de pureté et des replis identitaires. D’où l’importance de repérer les causes et la nature des champs de tensions à l’oeuvre, pour mieux répondre à des angoisses légitimes et des difficultés réelles. Eclairages dans ce cinquième volet des chantiers prospectifs de la Mission Agrobiosciences.

 

Jean-Loup Amselle est anthropologue, directeur d’études à l’Ehess, l’Ecole des hautes études en sciences sociales, et rédacteur en chef des Cahiers d’études africaines. Il est l’inventeur d’une anthropologie des branchements, à savoir la manière dont une culture se nourrit d’influences différentes, et poursuit des recherches sur des thèmes comme l’identité et le métissage.
Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Rétrovolutions, essais sur les primitivismes contemporains » (Stock, 2010), à propos duquel on peut lire sur le site Web de la Mission Agrobiosciences, l’entretien : « Faut-il revenir à l’âge de pierre pour résoudre les problèmes qui sont les nôtres ? Je ne le crois pas ».

Crise d’identité
Pour Jean-Loup Amselle, la dernière crise alimentaire, celle dite des lasagnes à la viande de cheval roumain, met en cause l’identité des individus, dont un des éléments fondamentaux reste l’alimentation. Avec cette idée, qu’a développée Fischler : si je ne sais plus ce que mange, je ne sais plus qui je suis. Un sentiment renforcé par la globalisation, qui opère un mélange des cultures, alimentaires en particulier. Kebabs, sushis, naans… Toutes les spécialités du Monde font vitrine dans nos rues. Problème, notre société semble développer une hantise du brassage et de la contamination culturelle… Un malaise français qui s’est notamment exprimé à travers les mobilisations contre « le mariage pour tous » . « Il y a là l’idée que tout se mélange, qu’on n’est plus chez soi, qu’on ne suit plus les canons et les règles d’antan, que ce soient les valeurs familiales ou les valeurs alimentaires. Cette mixophobie n’est pas récente, elle renvoie au XIXème siècle, à la thématique du métissage, le métis étant un élément stérile, à l’instar des mulets. Sans oublier les périodes de colonisation et la question de la pureté de la race, étroitement à celle de la culture. Or l’alimentation, la cuisine sont au centre de l’identité culturelle... Et justement, concernant la fraude sur la viande chevaline, c’est bien la crainte d’une contamination culturelle, et non sanitaire, qui a été au cœur de la crise. « La viande issue de cheval roumain n’est ni toxique ni malsaine. La hantise est donc, dans ce cas, de nature purement symbolique, avec un racisme anti-rom qui a dû jouer. Et puis, sachant que le minerai de viande a été fabriqué à partir de chevaux réformés à la suite de l’interdiction des charrettes en Roumanie, il y a là l’idée qu’il s’agit d’animaux faméliques et cela convoque un côté archaïque ».

Crise économique et déficit de la cuisine française
Plus généralement, ce sentiment de perte d’identité est exacerbé par la situation de crise économique et tout particulièrement aggravé par l’appauvrissement des classes moyennes inférieures. Il est difficile pour les gens de s’accrocher à quelque chose tant les conditions de travail, notamment, sont précaires. Dans ce contexte, même ce qui est au cœur de l’identité, la nourriture, fait défaut. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le Front national organise des apéros « saucisson-vin rouge », deux symboles qui, selon lui, marqueraient l’identité française.
Pour Jean-Loup Amselle, nous assistons ainsi au renforcement du sentiment de dépossession. « Cela est sans doute lié en partie au fait que la cuisine française n’est plus ce qu’elle était. Elle est aujourd’hui concurrencée par toute une série d’autres cuisines et elle n’a pas réussi à s’internationaliser, contrairement à ce qui s’est passé pour la pizza par exemple. A part avec les croissants et la baguette, la cuisine française est peu présente à l’étranger, ou alors au travers de restaurants haut de gamme, difficiles d’accès pour des questions économiques ou d’une approche intimidante, compliquée.

Fantasmes et réalités
La proximité, les circuits courts, fourniraient-ils alors une réponse à l’angoisse de la globalisation ? A cette question que la Mission Agrobiosciences avait également posée à Olivier Assouly mais aussi, dans un autre cadre, à Philippe Baralon, Jean-Loup Amselle propose une réponse légèrement différente : « Il y a un côté écologiste dans ce phénomène de la proximité et des circuits courts, qui s’adresse à une classe privilégiée, du fait de la cherté de ces produits pour les urbains. Ecolo, dans le sens du fantasme d’un retour à l’autosubsistance, qui, d’un point de vue économique, s’appuie néanmoins sur une réalité puisqu’avec la crise, de nombreuses personnes se mettent ou se remettent à cultiver un lopin de terre, en France et ailleurs. Reste que, au-delà, il y a l’idée d’un retour au « terroir » et à ses produits, faits par soi-même ou par d’autres. Elle n’est pas réactionnaire en soi, mais un peu illusoire. Cela reste une solution transitoire pour un certain nombre de personnes, un moyen de survie pour des populations en difficulté ».
Quant au « consommer français », discours qui passe par une défense certes légitime de l’industrie et de l’agriculture hexagonales, il ouvre une voie hasardeuse, où l’on risque de marcher sur les traces du FN."Après tout, nous sommes Français, mais aussi Européens. Et je ne vois pas pourquoi la viande française serait a priori meilleure que la viande anglaise ou d’une autre provenance communautaire ».
La proximité n’est-elle cependant pas à même de restaurer la confiance ? Oui, pour Jean-Loup Amselle, car lorsqu’on peut imaginer l’élevage par exemple où a grandi le bœuf que nous mangeons, on crée de fait un horizon de connaissances. Et de conclure : actuellement, « ce qui est justement en tension, c’est ce besoin d’un horizon de connaissances et le repli identitaire. »


Les Chantiers prospectifs de la Mission Agrobiosciences
Pas simple de percevoir, au fil d’une actualité ponctuée de données brutes, les lignes qui se déplacent au sein du vaste champ de préoccupations que constituent l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. Comment détecter le bruissement des changements à l’œuvre, les glissements des modèles d’évaluation et de décision, les tensions qui se font jour et les points aveugles de nos analyses ? C’est pour appréhender ces basculements que la Mission Agrobiosciences a convié un premier cercle de chercheurs à relever les phénomènes marquants qu’ils décèlent, à déconstruire les discours convenus et à indiquer les questions nouvelles qui se posent aujourd’hui.
Lire les Entretiens déjà publiés :
- Olivier Assouly : « Au lieu de s’enfermer dans des logiques de transparence illusoires, assumons plutôt de réinjecter du risque »,
- Gilles Allaire : « Nourrir le Monde ? Il faut repartir des droits fondamentaux » !,
- Olivier Godard : « Une gestion des risques bipolaire, une obsession des conflits d’intérêt et l’emprise de l’émotion... Il y a comme une incapacité à affronter les problèmes les plus sérieux »
- Francis Chateauraynaud, « Sciences, technologies et marchés : des formes de mobilisation inédites capables de déranger les pouvoirs »

A noter, sur le même thème, la Table ronde de l’Ensat, co-organisée par la Mission Agrobiosciences : Une alimentation de proximité pour couper court aux crises ?, le 18 octobre 2013.

 

 

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