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Alimentation : « Trop gros, trop maigres ? Décoder ces normes qui nous (top)-modèlent ! »
Un entretien conduit par Valérie Péan, Mission Agrobiosciences, avec Patrick Denoux, Professeur de Psychologie Interculturelle à l’Université de Picardie Jules Verne, Amiens.
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Alimentation en débat : les chroniques « Grain de Sel » de la Mission Agrobiosciences. Réalisé le 23 Avril 2007

L’entretien

Valérie Péan : Avec l’arrivée des beaux jours, toutes les Unes des journaux vont faire la promotion des régimes destinés à nous modeler une ligne de rêve, tout en s’inquiétant pour nos ados fascinés par l’image de top-models anorexiques qui, rappelons-le, se trouvent toujours grosses alors qu’elles pèsent quarante kilos pour un mètre soixante-dix. Dans le même temps, on va nous livrer des recettes minceur pour ne pas manger trop gras, au risque de finir obèses. On a l’impression que nos corps sont en permanence sous l’influence de normes. Qu’est-il en train de se jouer ?
Pour répondre à ces questions nous avons invité Patrick Denoux qui est Professeur de Psychologie Interculturelle à l’Université de Picardie Jules Vernes, Amiens. Peut-être pourra-t-il nous dire deux mots de cette discipline.

 

Patrick Denoux, vous faites le constat du poids que ces normes ont sur notre corps. Pouvez-vous le détailler un peu et nous donner des exemples à l’appui ?

Patrick Denoux- : Deux mots sur la psychologie interculturelle. Nous nous intéressons aux effets psychologiques du changement culturel. Et c’est le cas pour le sujet dont parlons ce soir, car il existe des normes relatives au corps et à l’alimentation, proposées par l’espace social, qui ont une incidence forte sur le fonctionnement psychique. Nous nous intéressons à cela.
Nous nous intéressons aussi aux effets du contact culturel et, d’une certaine manière, les normes que nous subissons émanent de sources extrêmement différentes, voire contradictoires. Nous regardons aussi la façon dont nous les gérons et leur impact sur notre fonctionnement mental. Voilà en quelque sorte l’objet de la psychologie interculturelle.
Je vais prendre simplement deux ou trois exemples, concernant essentiellement l’orthorexie, pour montrer à quel point cette question devient centrale.

L’orthorexie n’est pas une maladie mentale, c’est un ensemble de comportements que l’on observe chez les individus qui ont l’obsession du manger droit, du manger sain. Des individus qui sont en permanence dans la recherche d’une façon à la fois hygiénique, propre, sanitaire, correcte de ne pas altérer le corps par la nourriture. Nous avons, par exemple, comme type de comportement, le refus de manger des fruits qui ont été cueillis depuis plus d’un quart d’heure ; ou bien le fait de mâcher cinquante fois une bouchée avant de l’absorber ; ou bien, encore, l’absence de vrais repas remplacés par une douzaine de mini-repas dans la journée auxquels s’ajoutent quatre-vingt compléments alimentaires. C’est un calcul extrêmement étroit, hyper-contraignant pour le corps, ce qui les amène finalement à se désocialiser. Il faut donc se méfier de ces comportements, puisqu’ils conduisent à une certaine solitude subie. Vous ne pouvez plus répondre à une invitation sans vous promener avec votre petit vade-mecum, car vous ne pouvez que consommer tel type de riz à tel moment dans des casseroles qui ne comportent pas d’aluminium, etc., etc. C’est une vie terrible. C’est, pour moi, un exemple des effets psychologiques des normes culturelles. On peut retrouver la même chose concernant le vieillissement.

Alors quels sont ces effets psychologiques et autour de quoi s’articulent-ils ? Pour que ces modèles fonctionnent, faut-il qu’il y ait une conscience du risque ?
Il est nécessaire que le risque soit en permanence imaginé et que la prévention mise en place pour contrer ce risque ne fasse qu’accentuer le risque. C’est ce que l’on va observer chez nombre de personnes qui vivent dans l’anxiété permanente d’avoir à ingurgiter quelque chose qui serait malsain. Il y a une spirale du risque imaginé dans laquelle ils sont enfermés et dont ils sont prisonniers. C’est un moyen aussi de se réapproprier sa santé, un moyen encore de reprendre en main quelque chose dont, il faut bien le dire, nos conceptions de la santé, pour le meilleur et pour le pire, nous ont dépossédés, c’est-à-dire un intérêt aigu et actif pour notre propre état physiologique.

Il y a une tentation de maîtrise. On a ainsi l’impression de tout maîtriser...

Patrick Denoux- Tout à fait, c’est une illusion, une tentation de maîtrise qui n’a pas de fin et où l’on peut aller plus loin dans l’obsession sanitaire. Ce processus contredit toutes les politiques sanitaires, veilles sanitaires, veilles alimentaires, car plus vous alertez plus vous entraînez ce type de comportement qui lui-même s’auto-entretient de façon dangereuse. Autre effet encore, ces modèles ne se satisfont plus de contraindre les autres, on ne peut pas décrire l’anorexie, simplement, comme l’effet de la présentation des top-models. C’est bien plus compliqué.
En réalité, nous sommes incités en permanence à saturer le contrôle social par de l’autocontrôle. Nous sommes toujours en train de nous surveiller, de contrôler ce que nous mangeons, pourquoi nous le mangeons et, parfois aussi, comment nous le mangeons. Donc, par transmutation, ce ne sont plus des contraintes sociales, ce sont des contraintes intégrées, de l’autocontrôle en quelque sorte.

Il n’y a pas que l’obésité et l’anorexie, mais aussi cette espèce de peur de vieillir. Le corps jeune, le jeunisme... Il n’y a donc pas que le poids, il y a aussi un regard sur le corps qui se décrépit.

Patrick Denoux- C’est à la fois une question et un exemple. Le modèle dominant du vieillissement incite à le penser comme une décrépitude. Mais vous allez tous me dire : « Je sens bien que je ne cours pas aussi vite, je sens bien que je dégringole, que j’ai quatorze rides de plus, etc., etc., mais le problème n’est-il pas de savoir comment se fait-il que vous interprétiez cela comme une déchéance. Pourquoi ? Parce que vous aspirez à courir le cent mètres en dix secondes, car c’est ce que valorise notre société. Le problème n’est pas de savoir si ce modèle est vrai - la décroissance, la décrépitude, la déréliction-, mais de prendre conscience qu’il s’agit d’un modèle, parmi d’autres. On peut effectivement contester ce modèle car la réalité est bien autre : votre corps se transforme mais on vous amène à penser cette transformation comme une dégradation. Et ceci pour servir une économie de marché qui n’est plus à décrire...


Cette Chronique Grain de Sel « « Trop gros, trop maigres ? Décoder ces normes qui nous (top)-modèlent ! » » est une des séquences de l’émission du 23 Avril 2007 Accéder à l’Intégrale de cette émission-. Le Plateau du J’GO est co-organisé par la Mission Agrobiosciences, le Restaurant du J’GO et Radio Mon Païs.

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