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Les Actes de la 13ème Université d’Eté de l’Innovation Rurale
Politiquement, la PAC est déjà morte
Par Guy Paillotin, ancien Président de l’Inra, puis du Conseil National de l’Alimentation et de l’AFSSET, actuellement secrétaire perpétuel de l’Académie de l’Agriculture.
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G. Paillotin. copyright P. Assalit

En ouverture de cette Université d’Eté de l’Innovation Rurale*, Guy Paillotin, grand observateur du monde agricole et agronomique, nous proposait, le 1er août 2007, un état des lieux sans concession ni préjugés de notre politique agricole et rurale commune.

* Organisée à Marciac par la Mission Agrobiosciences et la Communauté de Communes Bastides et Vallons du Gers, avec le soutien financier du Conseil Régional Midi-Pyrénées et du Conseil Général du Gers.

 

"Je vais être extrêmement synthétique. La première difficulté qui se pose à la tenue des débats en général, y compris pour ceux qui fâchent, c’est la force de nos présupposés, ces convictions que nous ne pouvons remettre en question que par la discussion, l’échange avec des interlocuteurs qui nourrissent eux-mêmes leurs propres certitudes. Aussi vous mets-je en garde : nous pouvons certes faire l’hypothèse d’une extinction de la PAC, laquelle est déjà probablement bien avancée, mais le risque est grand de mettre à plat l’édifice pour en reconstruire un tout à fait semblable, faute d’avoir fait aussi chanceler nos a priori. J’ai hélas vécu cette situation plus d’une fois. Parmi les écueils qu’entraîne cette disposition d’esprit fort naturelle, j’en citerai trois. Le premier consiste à confondre un dispositif de soutien public à l’agriculture - je pèse chaque mot - avec une politique agricole. Ce peut-être notamment un présupposé en Grande-Bretagne. Le deuxième consiste au contraire à croire que la PAC n’était qu’une politique agricole. Là, il s’agit d’un présupposé bien français... Enfin, le troisième écueil tient dans l’oubli que s’il y a réussite d’une politique, c’est que des conditions sociales ont été réunies pour permettre son succès.

Reprenons les deux derniers points. La PAC n’était pas qu’une politique agricole. Je regrette que Edgar Pisani ne soit pas là, mais j’ai heureusement vécu les discussions du Groupe de Seillac qui m’ont appris beaucoup de choses, notamment avec Michel Debatisse. La politique agricole européenne a certes correspondu à une forte aspiration de développement économique, social et éthique du monde agricole. Du côté économique, la réussite est là, même s’il reste encore beaucoup à faire. En revanche, du côté social et éthique, bien du chemin reste à parcourir. Surtout, n’oublions pas que la création de cette politique communautaire traduisait une triple volonté : sortir de la colonisation qui induisait l’approvisionnement et la consommation de produits alimentaires tels que l’huile d’arachide ; Forger l’Europe et lui donner un sens territorial ; Industrialiser la France en favorisant le transfert de forces vives agricoles vers l’industrie. Et ce en assurant l’accès à une alimentation en quantité et à des prix assez bas pour favoriser la classe ouvrière, choses qui sont implicitement écrites dans les choix de la politique américaine que nous copions, d’ailleurs peut-être censément, depuis quelques années.

Enfin, la PAC a réussi parce que ce schéma de développement correspondait pleinement aux aspirations de l’époque, y compris pour le monde agricole qui acceptait alors l’idée d’une diminution de sa population active pour atteindre un standard de vie comparable au reste de la société. Aujourd’hui, ce cercle vertueux de développement n’existe plus en France ni en Europe. De ce fait, d’une certaine façon, la PAC est politiquement morte.

D’autant que, progressivement, cette politique a généré, via l’urbanisation croissante de la France, l’émergence des industries agroalimentaires qui en sont le produit, puis de la grande distribution et enfin l’éloignement de la majorité de nos concitoyens des lieux de production. Parallèlement, les populations agricoles, notamment avec le soutien par les prix, ont vu grandir l’écart vis-à-vis de leurs clients et des sphères où se crée la valeur ajoutée. Et aujourd’hui, à mon sens, elles tournent le dos à la ruralité telle qu’elle est en train de se construire. Un isolement qui a été exacerbé par la mise en avant de la seule agriculture soutenue par la PAC, celle qui concerne le moins les marchés locaux et qui fait de la production l’unique fin du destin agricole.

Les effets pervers des soutiens publics actuels...

Cela dit, comment peut-on avancer concrètement au cours de ces débats ? Quelques pistes. Nous devons bien sûr analyser les conséquences d’une suppression des soutiens publics à l’agriculture, par exemple sur le nombre d’actifs agricoles qui diminuera significativement, ainsi que sur notre présence sur les marchés mondiaux. Mais nous devons aussi élargir notre analyse et l’ouvrir à bien d’autres aspects. J’en citerai seulement cinq.

L’Europe, d’abord, sans laquelle il n’y a pas de politique agricole, même si certains pensent le contraire et sont tentés de renationaliser la PAC ... Certes, l’espace communautaire connaît de grandes disparités. Ainsi, à l’Académie d’Agriculture, nous avons écouté des Hongrois et des Polonais. Les premiers regrettent la disparition de leur politique agricole nationale qui leur permettait de renforcer leurs avantages comparatifs, surtout dans l’élevage. Une valorisation qu’ils ne peuvent plus maintenir en raison de la puissance considérable que constitue l’apport financier communautaire sur les grandes cultures, à laquelle ils ne peuvent pas résister. La Pologne, au contraire, tire bénéfice de la PAC qui leur permet de maintenir à la campagne des populations que leurs industries ne sauraient accueillir, contribuant ainsi à résoudre une partie de leurs problèmes en matière d’emploi. Voilà donc des situations radicalement différentes. Et la question que nous devons alors nous poser est la suivante : la politique agricole européenne a-t-elle su développer les avantages comparatifs de chaque pays ? Finalement, cette politique « moyenne » que nous avons choisi de mener n’abrase-t-elle pas les dynamiques existantes, pénalisant les orientations nationales ?

Deuxième point : en dehors de l’agriculture, qui profite des soutiens publics de la PAC et de quelle manière ? Souvent, la grande distribution vante son utilité en termes de prix bas pour les consommateurs et elle a raison. Mais ces prix bas sont également le fruit des soutiens publics. D’ailleurs, les distributeurs ne se privent pas de dire aux agriculteurs : puisque vous bénéficiez d’aides financières, vous devez accepter nos fourches caudines. Ces conséquences sur les autres secteurs économiques doivent être abordées, y compris au niveau du tissu industriel local, même si le sujet n’est pas simple. Je pense par exemple au développement récent de la boulangerie issu de la baisse du prix du blé qui a permis une diversification des qualités de pain : cela ne va-t-il pas disparaître avec l’augmentation actuelle du prix du blé ? A l’inverse, je note que la filière fruits et légumes frais n’a pas connu une telle diversification. En clair, comment se couple l’intervention des soutiens publics avec les marchés locaux ?

Cela me conduit au troisième point, qui concerne la relation entre l’alimentation et la santé. A l’échelle internationale, même les pays développés connaissent des problèmes de santé publique, dont ceux de l’obésité et des maladies cardio-vasculaires. Or, si l’on doit juger du système à son résultat, il ne s’agit pas de regarder si nous produisons assez ou pas, mais d’analyser la manière dont nous nous alimentons. Or il n’existe aucune corrélation entre les prix des aliments et ce que les nutritionnistes nous conseillent de manger. Oser dire aux citoyens qu’ils doivent consommer six à sept légumes par jour est la preuve qu’on n’est jamais allé faire son marché ! La puissance publique doit-elle intervenir pour corriger les externalités du point de vue de la santé ou doit-on déboucher sur une politique alimentaire ? La question reste ouverte.

Confrontés à la ruralité...

Quatrième aspect : l’environnement. Lorsque j’interroge les économistes libéraux, ils me répondent que la meilleure solution pour l’environnement réside dans la baisse des prix des produits agricoles et agroalimentaires, qui pousse les producteurs à économiser sur les intrants. Mais des agronomes m’ont indiqué que dans ce contexte de baisse des prix, les agriculteurs choisissaient de différer des investissements pourtant favorables à la gestion de l’environnement, contribuant ainsi à l’externalisation des problèmes environnementaux ; C’est bien la preuve qu’une intervention des pouvoirs publics s’avère nécessaire, d’autant qu’on admet désormais que la disparition de l’agriculture entraînera une dégradation de l’environnement, faute d’occupation et d’entretien de l’espace. Il y a donc un optimum à trouver. Et là, nous sommes encore face à des problèmes. Ainsi, je pensais que les céréaliers s’empareraient de la notion d’agriculture raisonnée, de manière à garder une maîtrise sur l’environnement. Ils ne le font pas massivement. Force est de constater que ce sont les producteurs agricoles les plus proches du marché - ceux qui notamment cultivent des fruits et des légumes - qui sont amenés, à la demande des négociants, à respecter plus fortement l’environnement. Alors même que nous nous accordons à dire qu’il faut un soutien public pour favoriser le respect de l’environnement, nous voyons là que ces mêmes soutiens publics ont des effets pervers en la matière, privilégiant les productions les plus consommatrices d’intrants.

Je terminerai sur la ruralité et je serai assez sévère. Depuis dix ans, le monde agricole disparaît un peu plus des territoires ruraux, et pas seulement en nombre : quelle place occupe-t-il et quel rôle joue-t-il dans les dynamiques nouvelles de la ruralité ? Il conviendrait d’examiner la situation région par région. Pour ma part, je viens de la Charente-Maritime : dans ce département, l’agriculteur a quasiment disparu des renouveaux culturels qui animent les villages. Pour en revenir aux soutiens publics, je citerai un exemple : depuis décembre 2000, il y a obligation pour les communes de plus de 1500 habitants de disposer de 20% de logements sociaux, faute de quoi elles se voient appliquer une sanction financière. Les grandes villes, qui disposent de moyens financiers conséquents, se contentent de payer l’amende. Tandis que les petites communes, qui se voient actuellement subventionnées pour pouvoir respecter cette obligation, seront pénalisées dès lors que cessera l’aide publique : elles ne pourront ni construire le nombre de logements sociaux suffisant, ni s’acquitter de la taxe. Pour l’heure, il s’agit là d’un soutien public à la ruralité et non pas à l’agriculture. Il est un fait que les villages et les communes rurales voient arriver des populations nouvelles, qui n’ont plus aucun lien avec la production agricole. Les élus locaux se réjouissent de gain migratoire : les campagnes se repeuplent, attirant les services et les équipements. De même, un tissu industriel s’y crée. C’est d’ailleurs le cas dans le Gers. De multiples petites entreprises se créent, profitant des possibilités qu’offrent les technologies de l’information.

Pour les agriculteurs, c’est là un enjeu. S’ils continuent à parler à l’échelle de la production mondiale, ils n’intéressent pas le monde rural. Et s’ils veulent aborder la ruralité, ils ne peuvent plus se contenter de définir la ruralité qu’ils veulent ou tels qu’ils l’imaginent. A eux de regarder en face la ruralité telle qu’elle est aujourd’hui, tout près d’eux, et de chercher les moyens de s’y insérer. S’ils n’y parviennent pas, je crains qu’un jour ou l’autre, nos concitoyens n’adhèrent absolument plus à une politique publique qui serait strictement agricole".

Télécharger les Actes de la 13è Université d’Eté de l’Innovation Rurale de Marciac, "Agriculture et territoires ruraux : quelle politique agricole européenne voulons-nous ?", document de 70 pages publié par la Mission Agrobiosciences et accessible gratuitement.

Retrouver le Rapport sur l’agriculture raisonnée remis en 1999 par Guy Paillotin

Accéder à l’entretien avec Guy Paillotin sur les controverses OGM et les crises sociotechniques qui bousculent le monde agricole : Guy Paillotin : Notre agriculture doit reprendre conscience de son rôle citoyen

Lire les autres exposés de cette 13è Université d’Eté de l’Innovation rurale :

Celui de Jacques Le Cacheux : Quand l’Europe se fait remettre à sa place

Celui de Lucien Bourgeois : Une Pac, oui, mais pour une Politique ALIMENTAIRE Commune

Accéder aux autres publications des Actes des Controverses de Marciac

 

 

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