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Le sens des mots. Novembre 2010
Et si le scandale, c’était bon pour la morale ? (chronique originale)
Par Valérie Péan, Mission Agrobiosciences

Tout aujourd’hui fait scandale. Dans un même sac, le divorce d’une desperate people, une sombre affaire d’Etat, des collusions d’intérêts à la pelle, une intoxication majeure et j’en passe… Pêle-mêle, les soupçons se confondent avec les certitudes, les rumeurs avec les faits, le vrai avec le faux. A l’heure où se clôt le procès en appel de l’hormone de croissance et où le Médiator enflamme l’actualité sanitaire - pour s’en tenir à ce domaine - , calmons-nous quelques minutes. Car, au juste, de quoi le scandale est-il le nom ? Retour sur l’étymologie d’un joli mot qui masque de vilaines manœuvres aux effets paradoxaux. Et qui en dit long sur les sociétés où il se déploie. Par Valérie Péan, de la Mission Agrobiosciences

 

Par trois fois à cul nu…

Imaginez un gros caillou. De celui qui fait trébucher et tomber de tout son long. Eh bien, le scandale, c’est en premier lieu cette pierre d’achoppement, qui fait obstacle et qui roule depuis la nuit des temps. Son nom lui vient en effet du sanscrit skand, repris par le grec skandalon qui désignait un piège, et traduit enfin en latin par scandalum.
Chausse-trappe ? Un tel signifié ne pouvait laisser indifférent les Ecritures saintes. Et voilà que ce trébuchet, au sens propre, nous fait basculer au figuré dans le mal. Un sens qui aura une longue carrière. Pendant des siècles, le scandale désignera donc une occasion de tomber dans le péché.
Cet usage théologique se double, à partir du 16è siècle, d’une signification beaucoup plus laïque. Quittant le commerce avec le ciel pour aborder de plain-pied les relations avec les hommes. Le scandale devient alors un affront, un acte qui, à l’image des duels, provoque la réprobation publique, un comportement qui choque les bonnes mœurs ou « la commune opinion » des peuples, telles ces « maisons de scandale » que sont les lieux de prostitution.
L’expression « pierre de scandale » fait alors florès, pour désigner ici une femme dépravée, ailleurs un margoulin de la pire espèce. Opérant un retour à l’Antiquité, Furetière, dans son dictionnaire de 1690, explique l’origine de cette locution. Cela vient, dit-il, « d’une pierre élevée devant le grand portail du Capitole, sur laquelle on faisait heurter par trois fois à cul nu » les responsables de banqueroute… En ces temps de crise économique et de records financiers, une telle pierre serait fort fréquentée. Imaginez. Traders et banquiers, le pantalon sur les chaussettes…

N’est pas scandaleux qui veut

Mais poursuivons. Car continuant son bonhomme de chemin, de Panama à l’amiante en passant par Dreyfus, notre scandale opère un ultime déplacement, pour se contenter de désigner, non plus l’acte répréhensible, mais son effet : l’émotion, le malaise, l’éclat fâcheux ainsi provoqué. L’esclandre pourrions-nous dire, qui tire son nom de la même racine latine. Le sens actuel éclairci, reste à savoir ce qui « fait » scandale.
Il y faut trois ingrédients, selon le philosophe et psychologie français René Le Senne (1) : une collectivité d’abord, celle des « scandalisés ». En clair, sans l’existence de l’autre, le comportement scandaleux n’a pas lieu d’être. L’existence de valeurs partagées, ensuite. Que ce soient les bonnes mœurs ou les principes religieux, c’est le fait qu’ils soient bafoués ou ridiculisés qui cause le scandale. Et puis, il faut un public auprès duquel se diffuse l’objet du scandale. Précision importante de R. Le Senne : l’événement scandaleux peut être faux, archi-faux, l’essentiel est qu’il soit tenu pour vrai par l’opinion publique. Aujourd’hui, côté diffusion de rumeurs, internet relaye allègrement rumeurs et vérités, auprès d’un public qui n’a jamais été aussi large. Et quand bien même ce ne serait point le cas, le scandale a cette particularité qu’il créé lui-même ses publics, qui se divisent en défenseurs des vieilles valeurs outragées d’un côté, et en promoteurs de nouvelles règles, de l’autre. Sans oublier les « professionnels », tous ceux qui vivent du scandale et le propagent.

Mais quels sont ces scandales qui sifflent sur nos têtes ?

A lire les titres des médias et des divers sites internet, qui dénoncent et s’offusquent, ou plus simplement, rappellent, comme Le Figaro de ce jour, la longue liste des scandales sanitaires qui secouent la France, peu à peu, une question se fait jour : « ça sert à quoi un scandale ? ».
Le grand sociologue Eric Dampierre s’était penché justement – en 1954 !- sur l’étude de ces phénomènes et leurs fonctions. Car gageons que si le scandale ne servait qu’à heurter la bonne conscience, il n’aurait pas un tel succès. En fait, nous dit E. Dampierre, il sert aussi à révéler que les valeurs qu’une société s’est donnée ne sont pas intangibles et ne sont pas forcément respectées par tous. Or, ainsi attaquées, ces valeurs en sortent renforcées. Face à la tentative de corrosion ou de corruption des grands principes qu’elle s’est choisie, la société fait cohésion, dans l’émotion et la réaffirmation de comportements collectifs. « Le scandale crée ou active un « nous » »… » Loin d’être un simple fossoyeur de nos valeurs, il en constitue un test, une mise à l’épreuve. Une pierre de touche.

Le scandale, propre aux périodes d’entre-deux

On s’en doute, le scandale agit ainsi en révélateur des sociétés dans lesquelles il naît ; il dévoile la hiérarchie de ses valeurs, la part de ses croyances et de ses méfiances, le degré d’adhésion à ses institutions. « Aux types de scandales, correspond une typologie des sociétés (…), mais aussi », ajoute E.Dampierre, « des régimes politiques dont elles se sont dotées, selon qu’ils soient autoritaires ou libéraux. » Et le sociologue de citer un passage de René Le Senne : « Le scandale révèle moins des époques organiques qu’une structure rigide et respectée régit, et des époques troublées que déchirent des forces guerrières ou révolutionnaires, que de leurs transitions où le vieux droit a perdu de sa vigueur, où le jeune n’a pas encore acquis la sienne. » Un intervalle qui pourrait bien caractériser notre époque.
Depuis plusieurs années, dans le fil de ces analyses, les chercheurs des sciences humaines – et plus particulièrement ceux de la sociologie pragmatique - voient dans le scandale non pas un révélateur, mais un moment même de transformation sociale, par la transgression qu’il met publiquement à jour : « En forçant les acteurs à se positionner et à réaffirmer (ou à modifier) explicitement des valeurs implicitement partagées et à les inscrire dans des textes réglementaires, en forçant des refontes organisationnelles… le scandale ne laisse jamais les choses en l’état. En un mot, le scandale enferme en lui une force instituante.(2) » Vu le chapelet de vrais ou de faux scandales qu’égrènent les médias, on doit avoir une sacrée force instituante…

Chronique Le Sens des mots, Valérie Péan, Mission Agrobiosciences, 26 novembre 2010

(1) René Le Senne, philosophe français décédé en 1954, auteur d’un article « Le scandale », dans l’ouvrage L’Existence, publié chez Gallimard en 1945
(2) A l’épreuve du scandale, un numéro de la revue Politix (n°71, 2005), note de Emmanuel Brandl sur le portail des sciences sociales. En savoir plus

Sources :
- Eric de Dampierrre, « Thèmes pour l’étude du scandale », Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1954. Volume 9, numéro 3. Pages 328-336.
- Le Robert, dictionnaire historique de la langue française, sous la direction de Alain Rey
- Lire l’article du Figaro, du 26 novembre 2010 : Plusieurs importants scandales sanitaires en France

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