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L’arbre dans les cultures de la Turquie
« Voilà que je suis un noyer… »
21 juin 2013
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© Le Temps

« Personne n’a le droit de manifester contre la loi et la démocratie […] juste dans l’intérêt de quelques arbres ». C’est en ces mots que le 1er juin, Recep Tayyip Erdoğan pensait disqualifier la résistance à Gezi Parkı, avant d’aller plus loin dans l’anathème. Si, dans un premier temps, une partie des manifestants s’est offusquée de voir sa révolte ainsi réduite à une revendication écologiste, mineure au regard des remises en causes politiques qui les animaient, tous ont fini par reconnaître la puissance symbolique de l’arbre.

 

Car lutter pour conserver des arbres, c’est aussi lutter contre un déracinement. Déracinement de cultures, lorsque l’on veut remplacer un lieu de rencontre et de convivialité par un énième supermarché, nécessairement réservé aux plus riches et aux touristes. Le parc n’abritait certes pas d’essences rares, mais la population stambouliote dans sa très grande diversité. Géographiquement, le parc se situe en effet au croisement de plusieurs quartiers très hétérogènes de la ville : l’Istiklal Caddesi, "avenue de l’Indépendance" mais surtout temple de la consommation où une foule compacte se presse chaque jour pour fréquenter les chaînes internationales de magasins, et bordée de boîtes de nuit à destination de la jeunesse dorée. Mais aussi des quartiers plus populaires, avec le boulevard Tarlabaşı qui est, entre autres, le lieu de rassemblement de tous les transgenres de Turquie. Surtout, le parc surplombe la place Taksim où se déroulent traditionnellement les manifestations politiques. Ce parc apparaît ainsi comme un témoin de l’histoire d’Istanbul et, plus largement, des mouvements sociaux de la Turquie, ponctués par des drames. La tentation est d’ailleurs grande de reprendre le fameux poème Le Noyer, du grand auteur engagé Nazım Hikmet, en remplaçant le jardin de Gulhané, parc situé dans le vieux Stamboul de l’autre côté de la Corne d’Or, par celui de Gezi, qui se trouve aujourd’hui au centre politique de la ville :

Je suis tout imprégné de mer et sur ma tête écument les nuées
Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Un vieux noyer tout émondé, le corps couvert de cicatrices
Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Et tout mon feuillage frémit comme au fond de l’eau le poisson
Et comme des mouchoirs de soie, mes feuilles froissent leurs frissons
Arrache-les, ô mon amour, pour essuyer tes pleurs.
Or mes feuilles, ce sont mes mains, j’ai justement cent mille mains
De cent mille mains je te touche et je touche Istanbul
Mes feuilles ce sont mes yeux, et je regarde émerveillé
De cent mille yeux je te contemple et je contemple Istanbul
Et mes feuilles battent et battent comme cent mille cœurs.

Dans le jardin de Gulhané, voilà que je suis un noyer
Nul ne le sait, ni toi, ni même la police.

Des vers qui reflètent le profond enracinement de l’arbre dans les cultures turques. Cultures au pluriel, car à l’image de la grande mixité de personnes qui fréquentaient le parc Gezi, la population est composée d’individus aux racines très diverses : Iacoutes, Altaïens, Tatars, Kirghizs, Euzbegs, Baschkirs, Turkomans… Dans la majorité de ces traditions, l’arbre tient une place centrale. Qu’il soit Arbre de la vie, Arbre Cosmique ou Axis mundi (axe du monde), ou que les chamanes montent à son sommet pour accéder au plus haut ciel, il relie le temps et l’espace, symbolise la permanence dans le changement et la fertilité créatrice. Chez les Huns, déraciner un arbre revenait à condamner à mort la personne qui lui était liée. Pour les Turcs Osmanlis, chaque feuille de l’Arbre de vie inscrit le destin d’un être humain ; et chaque fois qu’un homme meurt, une feuille tombe. Il faut dire qu’Osman Ier a, selon la légende, rêvé qu’un immense platane sortait de sa poitrine pour couvrir tout le ciel et répandre son ombre sur la terre… Orhan Pamuk, l’un des plus célèbres écrivains turcs contemporains, se souvient : c’est pour sauver un chataîgner que sa famille des jours durant s’était relayée, faisant ainsi peu à peu grandir une mémoire commune encore vivace. Bien enraciné et porteur de très nombreuses branches, à l’instar des multiples courants politiques et de pensée qui se sont manifestés sur la place Taksim, il n’est pas étonnant que l’arbre soit devenu l’emblème de la résistance civile.

Sources :

- Le Monde (Orhan Pamuk), Place Taksim, mémoire d’une ville
- Le Monde, Gezi Parki, un lieu symbolique de la liberté
- Adolf Bloch, De l’origine des Turcs et en particulier des Osmanlis, 1915
- Mircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase.

Articles universitaire en Turc (résumé en anglais) sur les anciens cultes des arbres dans la culture turque :
- Ülkü GÜRSOY
- Ramazan IŞIK
- Çulpan ZARĐPOVA ÇETĐN

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