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Les chantiers prospectifs de la Mission Agrobiosciences
Une gestion des risques bipolaire, une obsession des conflits d’intérêt et l’emprise de l’émotion... Il y a comme une incapacité à affronter les problèmes les plus sérieux.
avec Olivier Godard, économiste, directeur de recherche au Cnrs. 6 sept 2013
Paparazzi | Maxppp. source : Huffington Post

Quelles sont les prochaines grandes lignes de fracture et les tensions nouvelles qui traversent nos sociétés ? Peut-on du déceler les points aveugles des analyses et des théories, les limites des systèmes d’évaluation et de gestion des crises ainsi que les biais des politiques publiques ? Tel est le point de départ des "chantiers prospectifs" qu’a lancés la Mission Agrobiosciences, principalement dans les champs de l’agriculture, de l’alimentation et du territoire. Après le philosophe Olivier Assouly et l’économiste Gilles Allaire, c’est au tour d’Olivier Godard de relever les phénomènes qui lui paraissent marquer notre société contemporaine dans les champs qui le préoccupent. Dont, en premier lieu, une gestion des risques bipolaire, avec d’un côté un mode routinier et techno-administratif, de l’autre une logique dominée par l’emballement médiatique et le suivisme des responsables politiques vis-à-vis de l’opinion reflétée par les médias.
Mais aussi le retour de l’idéologie de la pureté et de la transparence, s’exprimant notamment à propos de la suspicion quant aux conflits d’intérêts ; la crise de la décision publique qui pèse sur le fonctionnement démocratique et fait dériver les contre-pouvoirs vers une position d’anti-pouvoir. Sans oublier l’importance des phénomènes de déplacement, détournant l’attention des questions les plus sérieuses sur d’autres plus anecdotiques mais qui se trouvent surinvesties à la mesure du refus de traiter les débats de fond.

 


Olivier Godard est directeur de recherche au CNRS, rattaché au Laboratoire d’économétrie de l’École Polytechnique de Paris. Ses travaux concernent le champ de l’environnement et du développement durable abordé à partir des sciences économiques et sociales. Il se concentre notamment sur le principe de précaution et la décision en univers controversé ; les systèmes de permis négociables pour contrôler la pollution atmosphérique (SO2, effet de serre), l’organisation de l’expertise scientifique sur des thèmes socialement controversés (changement climatique, crise de l’ESB, OGM), les ressorts économiques et la légitimité du développement durable, la justice environnementale intergénérationnelle et internationale.
Sur le site www.agrobiosciences.org, lire notamment cet entretien avec O.Godard :
"L’indépendance de l’expert, c’est d’abord se tenir à distance des pouvoirs publics, des intérêts financiers et des engagements idéologiques"

- Un monde binaire, mais où passe la frontière ?
Je suis frappé par la coupure absolue entre des objets ou substances auxquels presque personne ne s’intéresse et pour lesquels le fonctionnement administratif et technocratique ne pose pas de problème – peut-être à tort d’ailleurs-, et d’autres qui connaissent une focalisation, via l’emballement des médias, où toute logique rationnelle collective semble abandonnée par effet de la combinaison des peurs et de l’incertitude.
Il faudrait parvenir à mieux comprendre les ressorts de ce clivage : qu’est-ce qui sous-tend cette frontière et comment se déplace-elle ? C’est un vrai chantier pour la prospective.
Certes, en matière de santé, cette frontière est fonction de la balance bénéfice-risque perçue à l’échelle individuelle.
Mais alors que des milliers de substances chimiques sont encadrées par des normes établies par l’expertise et gérées de manière très classique, quel est le processus qui mène à la focalisation sur tel ou tel dossier et à ce que j’appelle un phénomène de stigmatisation durable, à partir de laquelle les parties prenantes du débat ne remontent plus aux fondements et ne sont plus sensibles à l’argumentation : le monde social devient alors binaire, classant les gens en « pour » ou « contre ».

L’importance des phénomènes médiatiques conduit à des mécanismes d’amplification de certains risques et alimente des crises, disent certains spécialistes. Il existe certes des biais de perception bien documentés, mais cette expression est sujette à caution en ce qu’elle suppose qu’on connaisse le vrai risque ainsi amplifié et déformé, ce qui n’est que très rarement le cas, en particulier dans les situations de crise. Avant, les crises dont s’occupaient les médias et les gestionnaires impliquaient des décès. Aujourd’hui, nous connaissons des crises qui ne sont provoquées par aucune victime au plan de la santé… La tromperie, comme dans l’affaire de la viande cheval dans les préparations au bœuf, débouche sur une crise de l’opinion affectant sévèrement les filières de production qui sont associées de près ou de loin, en termes d’image, à la cible de la suspicion, de façon similaire aux crises sanitaires proprement dites, comme pouvait l’être la crise de la vache folle à la fin des années 90. La graduation de l’émotion et de l’évaluation semble être perdue.

-  La chasse aux impuretés
Cette affaire de fraude sur la viande de cheval rejoint la problématique du pur et de l’impur - un impur fantasmé.
Dans certains milieux, au sein des ONG notamment, on détecte une certaine idéologie de la pureté, avec sa forme dérivée, « l’idéologie du naturel », que des entreprises exploitent (alimentation, cosmétique…) et que les médias relayent volontiers sans trop se poser de questions.
L’exacerbation de la sensibilité autour de la thématique pur/impur est un phénomène marquant de la société française contemporaine. Sans avoir une emprise sur l’ensemble de la population et sur l’ensemble des questions de sociétés, elle s’est emparée de différents domaines. On trouve pêle-mêle l’inquiétude pour les impuretés (traces chimiques de pesticides ou d’OGM) dans l’alimentation, les menaces pour la santé qui dériveraient plus généralement des impuretés présentes dans l’environnement (les nanoparticules respirées ou ingérées), les menaces pour l’identité française sous l’effet de la présence de populations immigrées porteuses d’autres cultures, les inquiétudes écologiques face aux plantes invasives importées qui menacent les plantes et écosystèmes autochtones, la réticence de nombre de chercheurs à coopérer avec des entreprises ou avec des ONG, ayant alors le sentiment de se compromettre et de faire perdre sa noblesse et sa pureté à leur activité, mais aussi et de façon très marquée depuis quelques années la suspicion généralisée de conflits d’intérêts qui pèse sur tous les acteurs de la décision publique, qu’il s’agissent des experts ou des responsables administratifs et politiques.

Est-ce là pour autant un retour de l’hygiénisme ? Non, car ce dernier était fondé sur le savoir scientifique de l’époque, la prise de pouvoir de certaines disciplines, et la confiance dans l’expertise. Ce n’est plus du tout le cas, puisque la suspicion d’impureté va de pair avec une mise en cause systématique de l’expertise, qu’il s’agisse d’antennes relais de téléphonie mobile, de changement climatique ou des conseils de politique économique délivrés par certains économistes.

- L’impossiblité de gouverner
On a beaucoup fait ces dix ou quinze dernières années pour améliorer les procédures et les dispositifs d’expertise. La dernière réforme, celle de l’Anses, qui engage une procéduralisation maximale, n’est pas très ancienne. Qu’on leur laisse un peu de temps pour mettre en place leurs repères, affiner leur procédure et roder tout cela par l’expérience ne serait pas sans logique, avant de vouloir faire une nouvelle grande réforme dont on ne sait pas vraiment vers quoi elle devrait aller, si ce n’est que cela devrait renforcer les moyens financiers et les moyens d’action (commande d’expertises ou d’études sur des aspects précis en lien avec les dossiers examinés) à la disposition des comités d’expertise. D’autant qu’on constate que les réformes successives de l’expertise n’ont pas fait cessé les attaques et les mises en cause, au contraire.
Dans ce contexte, je suis affolé par la manière dont les gouvernements gouvernent. J’entendais récemment sur une radio Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, auteur du livre Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, paru chez Grasset en 2011. Alors qu’auparavant, expliquait-il, nous étions dans une idéologie qui prônait le développement des contre-pouvoirs face à la puissance de l’exécutif dans notre Ve République, il lui semblait que nous obéissions désormais à une logique très négative de contestation de tout pouvoir, ce qu’il appelle l’anti-pouvoir, qui conduit à une situation où plus aucune décision raisonnable n’est possible. Avant-même qu’on ne développe l’idée d’une possible réforme ou d’une initiative à prendre, médias, militants et autres acteurs s’acharnent à la détruire. On ne respecte plus le temps de la décision, avec ses différents moments -préparation de la décision, puis débat public, puis délibération au parlement et enfin le gouvernement tranche et met en oeuvre ; il faut alors encore patienter et accepter de prendre le temps d’observer les effets de la décision avant de commencer à juger de cette action. On ne peut plus gouverner lorsque tous ces moments sont écrasés les uns sur les autres et que l’immédiateté qui fait vivre les médias s’impose comme temps de référence de l’action publique et ne fait qu’alimenter l’exaspération.

- Un problème de représentation : les minorités agissantes
De plus, nous sommes devenus une société extrêmement fragmentée, où chacun prétend imposer ses vues particulières comme d’intérêt général, sans se préoccuper de l’obtention d’une légitimité par les moyens d’une démocratie représentative. Beaucoup s’improvisent ainsi porte-paroles de collectifs beaucoup plus larges, par exemple pour défendre les consommateurs ou protéger l’environnement, sans que ce rôle de représentation ne soit établi. On risque fort de déboucher alors sur un gouvernement éclaté dominé par les minorités agissantes obnubilées par telle ou telle cause. Récemment, dans un débat publié par le Monde, Pierre Rosanvallon défendait encore l’idée qu’il fallait développer tous les contre-pouvoirs. Il me semble que nous n’en sommes plus là, mais à savoir comment dépasser la dictature des minorités agissantes qui ne fait pas une société.

- L’emprise des déplacements
L’idée de déplacement renvoie à une incapacité à affronter les problèmes les plus sérieux qui trouve une issue dans la recherche de dérivatifs, lesquels deviennent à la fois un exutoire et un théâtre où se jouent, sur un mode dérisoire, des conflits et des enjeux d’une autre nature.
Cette manière de faire empêche de traiter les questions, de surmonter les vrais conflits et d’introduire les réformes nécessaires. J’évoquais tout à l’heure l’obsession des conflits d’intérêts dans l’expertise. Pense-t-on vraiment que les insuffisances du concours apporté aujourd’hui à la décision publique par l’expertise pour des sujets comme la crise des dettes souveraines, l’invention d’un nouveau mode de développement économique, le pilotage du développement technologique, le changement climatique, l’alimentation de l’humanité en 2050, etc. viennent des conflits d’intérêts des experts pris individuellement ? Cette thématique est le plus souvent un moyen pour ne pas entrer dans le débat de fond, pour ne pas se soumettre au travail sérieux de confrontation aux données et à l’argumentation. J’en dirai autant des thèmes évoqués plus haut, « le pur et l’impur », « le naturel face à l’artifice industriel » : ils fonctionnent très largement comme des déplacements au regard d’une chose sérieuse qui est l’évaluation de la qualité nutritive et des effets sanitaires d’un mode d’alimentation et de vie, sans se satisfaire de fétiches et de tabous.
Dernier exemple : chacun a entendu parler des difficultés économiques des activités industrielles en France et de la nécessité de promouvoir un « redressement productif ». Il y a là un dossier difficile relevant de différentes couches de déterminations, sans solutions simples. Certains politiques semblent toutefois avoir trouvé la solution : il faudrait retirer le principe de précaution de la Charte de l’environnement à valeur constitutionnelle ! Ah, la belle solution…

Retrouver les autres entretiens des chantiers prospectifs :
- Avec Olivier Assouly : "Au lieu de s’enfermer dans des logiques de transparence illusoires,assumons plutôt de réinjecter du risque »,
- Avec Gilles Allaire : "Nourrir le Monde ? Il faut repartir des droits fondamentaux !"

Accéder aux autres articles de la Mission Agrobiosciences consacrés à Olivier Godard :
- "L’indépendance de l’expert, c’est d’abord se tenir à distance des pouvoirs publics, des intérêts financiers et des engagements idéologiques"
- "changement du climat, climat du changement", une table ronde à laquelle O.Godard participait.


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